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The University of Toronto
[^^\^u.</<ua iûrwûucJL^..
L'ART
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réservés pour tous pays,
Copyri^^ht kj i i bv licrnard Grasset.
AUGUSTE RODIN
L'ART
ENTRETIENS REUNIS
PAR PAUL GSELL
MICROFORMED BY
PRESERVATION
SERVICES
DATE /£6 Û 3 1992
PARIS /
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR ^/ \\^
6l, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6l V / \ ^
I9II
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\
vl
PRÉFACE
Digitized by the Internet Archive
in 2009 witii funding from
University of Ottawa
littp://www.arcliive.org/details/lartentretiensrOOrodiuoft
u- DESSUS du lia me au du Val-Fleury
qui dépend de oMeudon, un groupe
de pittoresques constructions cou-
ronnent une colline.
On devine qu'elles appartiennent
à un artiste, car elles ravissent les regards.
C'est là en effet qu'oAuguste l^odin a fixé son
séjour.
Un pavillon Louis XIII en briques rouges et en
pierres de taille, avec un toit à pignon élevé, lui
sert d'habitation.
A côté, est une vaste rotonde précédée d'un por-
tique à colonnes. C'est celle qui, en içoo, abritait
l'Exposition particulière de ses œuvres à l'angle du
pont de VAlma. Comme elle lui plaisait, il Va fait
reédifier sur ce nouvel emplacement et il rutilise
comme atelier.
Un peu plus loin et tout au bord de l'escarpe-
ment qui, sur ce point, limite la colline, on voit un
château du dix-huitième siècle ou plutôt seulement
une façade, un beau portail à fronton triangulaire,
encadrant une grille en fer forgé.
Ces diverses constructions émergent d'un verger
idyllique.
Le site est certainement un des plus enchanteurs
des environs de Paris. La nature l'avait profilé avec
beaucoup d'agrément, et le statuaire qui s'y est
établi, a, depuis plus d'une vingtaine d'années, paré
ce lieu de tous les embellissements que lui suggérait
son goût.
L'an dernier, à la fin d'une lumineuse journée de
mai, comme je me promenais avec oAuguste l^din
sous les arbres qui ombragent sa charmante colline,
je lui confiai mon désir d'écrire sous sa dictée ses
propos sur l'o/lrt. Il sourit.
— Quel original vous faites ! me dit-il. Vous
vous intéressez donc encore à l'art. C'est une pré-
occupation qui n'est guère de notre temps.
Aujourd'hui les artistes et ceux qui les aiment
font l'effet d'animaux fossiles. Figurez-vous un
megatherium ou un diplodocus se promenant dans
les rues de Paris. Voilà l'impression que nous
devons produire sur nos contemporains.
Notre époque est celle des ingénieurs et des
usiniers, mais non point celle des artistes.
/ L'on recherche l'utilité dans la vie moderne :
l'on s'efforce d'améliorer matériellement l'exis-
tence/la science invente tous les jours de nou-
veaux procédés pour alimenter, vêtir ou trans-
porter les hommes : elle fabrique économiquement
de mauvais produits pour donner au plus grand
nombre des jouissances frelatées : il' est vrai
qu'elle apporte aussi des perfectionnements réels
à la satisfaction de tous nos besoins.
( Mais l'esprit, mais la pensée, mais le rêve, il
n'en est plus question. L'art est mort^
L'art, c'est la contemplation. C'est le plaisir de
l'esprit qui pénètre la nature et qui y devine l'es-
prit dont elle est elle-même animée. C'est la joie
de l'intelligence qui voit clair dans l'univers et qui
le recrée en l'illuminant de conscience. L'art, c'est
la plus sublime mission de l'homme, puisque c'es^
l'exercice de la pensée qui cherche à comprendre
^ le monde et à le faire comprendre.
Mais aujourd'hui l'humanité croit pouvoir se
passer d'art. Elle ne veut plus méditer, contem-
pler, rêver : elle veut jouir physiquement. Les
hautes et les profondes vérités lui sont indiffé-
rentes : il lui suffit de contenter ses appétits cor-
porels. L'humanité présente est bestiale : elle n'a
que faire des artistes.
L'art, c'est encore le goût. C'est, sur tous les objets
que façonne un artiste, le reflet de son cœur. C'est
le sourire de Tàme humaine sur la maison et sur
le mobilier... C'est le charme de la pensée et du
sentiment incorporé à tout ce qui sert aux hommes.
Mais combien sont-ils ceux de nos contemporains
qui éprouvent la nécessité de se loger ou de se
meubler avec goût ? Autrefois, dans la vieille
P'rance, l'art était partout. Les moindres bourgeois,
les paysans même ne faisaient usage que d'objets
aimables à voir. Leurs chaises, leurs tables, leurs
marmites, leurs brocs étaient jolis. Aujourd'hui l'art
est chassé de la vie quotidienne. Ce qui est utile,
dit-on, n'a pas besoin d'être beau. Tout est laid,
tout est fabriqué à la hûte et sans grâce par des
jO/— . 7 i."/
LE PENSEUR, par A. Rodin {Cliché Bullo^).
0
k
machines stupides. Les artistes sont les ennemis.
Ah! mon cher Gsell, vous voulez noter les son-
geries d'un artiste. Laissez-moi vous regarder :
vous êtes un homme vraiment extraordinaire !
— Je sais, lui dis-je, que l'art est le moindre
souci de notre époque. çMais je souhaite que ce livre
soit comme une protestation contre les idées d'au-
jourd'hui. Je souhaite que votre voix réveille nos
contemporains et leur fasse comprendre leur crime de
laisser se perdre la meilleure part de notre héritage
national : l'amour éperdu de l'oArt et de la 'beauté.
— Les dieux vous entendent! fit Rodin.
Nous longeons la rotonde qui sert d'atelier. Sous
le péristyle, sont abrités maints souvenirs antiques. Une
petite vestale à demi voilée fait face à un grave orateur
drapé dans une toge et, non loin d'eux, un amour
chevauche tyranniquement un monstre marin. oAu
milieu de ces figures, deux colonnes corinthiennes
d'une grâce charmante érigent leurs fûts de marbre
rose. La réunion de ces précieux fragments révèle
9
la dévotion de mon hôte pour la Grèce et pour Rome.
Sur le bord d'un bassin profond, somnolent deux
beaux cygnes. oA notre passage ils déroulent leur long
col et font entendre un sifflement de colère. Et comme
leur sauvagerie me pousse à dire que cette espèce
d* oiseaux est dépourvue d'intelligence,
— Ils ont celle des lignes et cela suffit ! répli-
que Rodin en riant.
'De place en place, l'on aperçoit sous les ombrages
10
de petits autels cylindriques en marbre ornés de guir-
landes et de bucranes. Sous une tonnelle qu'enve-
loppe la chevelure d'un sophora, un jeune Mithra
sans tête immole un taureau sacré. A un rond-point
un Éros dort sur une peau de lion : le sommeil
a dompté celui qui dompte les fauves.
— Ne vous semble-t-il pas, me dit Rodin, que
la verdure est le cadre le mieux approprié à la sculp-
ture antique? Ce petit Éros assoupi, ne dirait-on
pas qu'il est le dieu de ce jardin ? Sa chair pote-
lée est sœur de cette feuillée diaphane et luxuriante.
Les artistes grecs aimaient tant la nature que leurs
œuvres y baignent comme dans leur élément.
Qu'on note cet état d'esprit. D'habitude on place
des statues dans un jardin pour l'embellir : 'T^gdin,
c'est pour embellir les statues. C'est que la U^ature
est toujours pour lui la souveraine maîtresse et la
perfection infinie.
Une amphore grecque, en argile rose, qui vrai-
semblablement a passé des siècles au fond de la mer,
car elle est incrustée de charmantes végétations madré-
poriques, repose sur le sol, appuyée contre un pied
de buis. Elle paraît avoir été abandonnée là et cepen-
II
dant elle ne pourrait se présenter avec plus de grâce :
car le naturel est le goût suprême.
'^lus loin. Von voit un joli torse de Uénus. Les
seins en sont cachés par un mouchoir noué derrière
le dos. Involontairement, Von songe à quelque Tar-
tuffe qui par pudeur aurait cru devoir couvrir des
attraits trop impressionnants :
Par de pareils objets les âmes sont blessées
Et cela fait venir de coupables pensées...
Mais assurément mon hôte na rien de commun
avec le protégé d'Or gon. Lui-même m' apprend quelle
a été son idée :
— J'ai attaché ce linge sur la poitrine de cette
statue, me dit-il, parce que cette partie est moins
belle que le reste.
'T^uis par une porte dont il tire le verrou, il me
fait passer sur la terrasse oii il a élevé la façade
dix-huitième siècle dont j'ai déjà parlé.
T>e près y cette noble architecture est imposante :
c'est un majestueux portique monté sur huit marches :
au fronton supporté par des colonnes, est sculptée
une Thémis entourée d'Amours.
13
— Naguère, me dit mon hôte, ce beau château
s'élevait sur la pente d'un coteau voisin, à Issy. Il
m'arrivait souvent de l'admirer en passant. Mais
des marchands de terrains l'achetèrent et le démo-
lirent.
g4 ce moment, un éclair de fureur traverse son
regard.
— Vous ne sauriez imaginer, continue-t-il,
quelle horreur me saisit quand je vis s'accomplir
ce crime. Jeter à bas ce radieux édifice! Cela me
fit le même effet que si devant moi ces malfaiteurs
avaient éventré une belle vierge !
Une belle vierge ! Rodin prononce ces mots avec
un accent de piété profonde. On sent que le corps-
blanc et ferme de la jeune fille est pour lui le chef-
d'œuvre de la création, la merveille des merveilles!
Il poursuit :
— Je demandai à ces sacrilèges de ne point dis-
perser les matériaux et de me les vendre. Ils y con-
sentirent. Je fis transporter toutes ces pierres ici
pour les rajuster tant bien que mal. Malheureuse-
i3
ment, comme vous le voyez, je n'ai encore relevé
qu'une muraille.
En effet dans son désir de se procurer sans délai
une vive jouissance artistique, 'T^din s'est abstenu
de suivre la méthode habituelle et logique qui con-
siste à faire monter à la fois toutes les parties d'un
bâtiment. Il na jusqu'à présent remis sur pied qu'une
face de son château, et quand on s'avance pour
regarder à travers la grille de l'entrée, l'on ne voit
que de la terre battue sur laquelle des alignements
de pierres indiquent le plan du bâtiment à recon-
struire. Château pour les yeux.. . château d'artiste !
— Vraiment, murmure mon hôte, ces architectes
anciens étaient de fiers hommes !... surtout quand
on les compare à leurs indignes successeurs d'au-
jourd'hui !
Ce disant, il m'attire sur un point de la terrasse
d'ail le profil de pierre lui semble le plus beau.
— Comme cette silhouette, dit-il, échancre har-
monieusement le ciel argenté et comme elle
domine hardiment la jolie vallée qui se creuse au-
dessous de nous.
'1
EVE, par A. Roâin {Cliché BuUo^].
\h
Le voilà plongé dans l'extase. Il enveloppe d'un
regard amoureux le monument et le paysage.
T>u lieu élevé ou nous nous trouvons, nos yeux
embrassent une immense étendue. Là-bas la Seine,
oli se mirent des rangées de hauts peupliers, trace
une grande boucle d'argent en s' enfuyant vers le
robuste pont de Sèvres... Plus loin, c'est le blanc clo-
cher de Saint-Cloud adossé à une colline verdoyante,
ce sont les hauteurs bleuâtres de Suresnes, c'est le
Mont Valérien qu'estompe une brume de rêve.
qA droite, Paris, le gigantesque Paris déploie jus-
qu'aux limites du ciel le semis de ses innombrables
maisons, si petites dans l'éloignement qu'elles tien-
draient, semble-t-il, dans le creux de la main; Paris,
vision monstrueuse et sublime, colossal creuset oh
bouillonnent sans cesse et pêle-mêle, plaisirs, dou-
leurs, forces actives, fièvres d'idéal!
CHAPITRE PREMIER
(^
O-o
LE RÉALISME DANS L'ART
L'EXTRÉMITÉ de lu lougut Kuc de
l'Université, tout près du Champ-
de-oMars, en un vrai coin de pro-
vince désert et monastique, se trouve
le Uépôt des Marbres.
"Uans une vaste cour envahie par l'herbe, dor-
ment de lourds blocs grisâtres, offrant par places des
cassures fraîches d'une blancheur givrée. Ce sont les
marbres que l'État tient en réserve pour les sculpteurs
qu'il honore de ses commandes.
Sur l'un des côtés de cette cour, s'alignent une
dizaine d'ateliers qui ont été concédés à différents sta-
tuaires. Petite cité artistique merveilleusement calme,
qui semble un béguinage d'un genre nouveau.
21
I^din occupe deux de ces cel-
lules. L'une abrite sa Porte de
l'Enfer moulée en plâtre et saisis-
sante dans son inachèvement. Il
travaille dans l'autre.
'T^lus d'une fois, j'ai été lui
rendre visite en ce lieu, le soir, alors
qu'il terminait sa journée de noble
labeur. T^renant une chaise, j'at-
tendais le moment ou la nuit le
forcerait à s'arrêter : et je le regar-
dais à l'œuvre. Le désir de mettre
à profit les derniers rayons du jour
lui donnait la fièvre.
Je le revois pétrissant dans la
glaise de petites ébauches rapides.
C'est un jeu auquel il se complaît
dans l'intervalle des soins plus
patients qu'il donne à de grandes
figures. Ces esquisses lancées d'un
jet le passionnent, parce qu'elles lui
permettent de saisir au vol de beaux
gestes dont la vérité fugitive pour-
ait échapper à une étude plus
approfondie, mais plus lente.
Bas-rtiitfd» la PORTE DE LENFHH.
22
Sa méthode de travail est
singidière.
T>ans son atelier circulent
ou se reposent plusieurs mo-
dèles nus, hommes et femmes.
I^odin les paie pour qu'ils
lui fournissent constamment Vi-
mage de nudités évoluant avec
toute la liberté de la vie.Jl les
contemple sans cesse, et c'est
ainsi qu'il s'est familiarisé de
longue date avec le spectacle
des muscles en mouvement. Le
nu qui pour les modernes est
une révélation exceptionnelle,
et qui, même pour les sculp-
teurs, n'est généralement qu'une
apparition dont la durée se
limite à la séance de pose, est
devenu pour 1{odin une vision
habituelle. Cette connaissance
coutumière du corps humain,
que les anciens Grecs acqué-
raient à contempler les exercices
.de la palestre, le lancement du
'f-m
23
Bas-relief de la PORTE DE L' ENFER.
disque, les luttes au ceste, le pancrace et les courses à
pied et qui permettait à leurs artistes de parler natu-
rellement le langage du nu, l'auteur du Penseur se
Vest assurée par la présence continuelle d'êtres humains
dévêtus qui vont et viennent sous ses yeux. Il est
arrivé de cette façon à déchiffrer l'expression des
sentiments sur toutes les parties du corps.
aLc visage est généralement considéré comme le seul
■miroir de l'âme; la mobilité des traits de la face nous
semble l'unique extériorisation de la vie spirituelle.
n réalité, il n'est pas un muscle du corps qui ne
traduise les variations intérieures. Tous disent la joie
ou la tristesse, V enthousiasme ou le désespoir, la
sérénité ou la fureur... Des bras qui se tendent, un
torse qui s'abandonne sourient avec autant de dou-
ceur que des yeux ou des lèvres. Mais pour pouvoir
interpréter tous les aspects de la chair, il faut s'être
entraîné patiemment à épeler et à lire les pages de ce
beau livre. C'est ce que firent les maîtres antiques ai-
dés par les mœurs de leur civilisation. C'est ce qu'a
refait l^odin de nos jours par la force de sa volonté.
Il suit du regard ses modèles ; il savoure silen-
cieusement la beauté de la vie qui joue en eux ; il
admire la souplesse provocante de telle jeune femme
qui s'incline pour ramasser un ébauchoir, la grâce
24
délicate de telle autre qui étire ses bras en soule-
vant sa chevelure d'or au-dessus de sa tête, la ner-
veuse vigueur d'un homme qui marche^ et quand
JEUNE FEMME, par A. Rudin {Cliché Bullu^).
celui-ci ou celles-là donnent un mouvement qui lui
plaît, il demande que cette pose soit gardée. Alors
vite il prend son argile... et une maquette est bientôt
sur pied ; puis avec autant de promptitude, il passe
à une autre qu'il façonne de même.
Certain soir, quand la nuit eut commencé à feu-
trer l'atelier de traits d'ombre, et tandis que les
20
modèles se rhabillaient derrière des paravents, je
m'entretins avec le maître de sa méthode artistique.
— Ce qui m'étonne chez vous, lui dis-je, c'est
que vous agissez tout autrement que vos confrères.
Je connais beaucoup d'entre eux et je les ai vus au
travail/ Ils font monter le modèle sur le piédestal
qu'on nomme la table et ils lui commandent de
prendre telle ou telle pose/ Le plus souvent même
ils lui plient ou lui allongent les bras et les jambes
à leur guise, ils lui inclinent ou lui redressent le torse
et la tête suivant leur désir, tout à fait comme s'il
s'agissait d'un mannequin articulé. Puis ils se met-
tent à la besogne.
^Vous, au contraire, vous attendez que vos
modèles prennent une attitude intéressante, pour la
reproduire,/ Si bien que c'est vous qui paraissez être
à leurs ordres plutôt qu'eux aux vôtres.
I^din, qui était en train d'envelopper ses figurines
de linges mouillés, me répondit doucement :
— Je ne suis pas à leurs ordres, mais i^i ceux
de la Nature.
Mes confrères ont sans doute leurs raisons pour
travailler comme vous venez de le dire. Mais, en
violentant ainsi la Nature, et en traitant des créa-
26
1']
EVE, par A. Rodin (Cliché Bullo^).
tures humaines comme des poupées^ ils risquent/
de produire des œuvres artificielles et mortes. /
Quant à moi, chasseur de vérité et guetteur de
vie, je me garde d'imiter leur exemple. Je prends
DAN AIDE, par A. Rodin {Cliché Bullo^).
sur le vif des mouvements que j'observe, mais ce
n'est pas moi qui les impose.
Même lorsqu'un sujet que je traite me contraint à
solliciter d'un modèle une attitude déterminée, je la
lui indique, mais j'évite soigneusement de le toucher
pour le placer dans cette pose, car je ne veux repré-
29
senter que ce queia-réalité m'offre spontanément.
En tout j'obéis à la Nature et jamais je ne pré-
tends lui commander. Ma seule ambition est de
lui être servilement fidèle.
— 'T^ourtant, fis-je avec quelque malice, ce nest
point la Nature telle quelle que vous évoquez dans
vos œuvres.
Il s'arrêta brusquement de manier les bandelettes
humides :
— Si fait, telle quelle! répondit-il en fronçant
le sourcil.
— Uous êtes obligé de la changer...
— En aucune façon ! Je me maudirais de le
faire !
— oMais enfin la preuve que vous la changez,
i c'est que le moulage ne donnerait pas du tout la
même impression que votre travail.
Il réfléchit un court moment et me dit : ,u
— C'est juste ! mais c'est que le moulage est
moins vrai que ma sculpture.
3()
Canil serait impossible à un modèle de con-
server une attitude vivante pendant tout le temps
qu'on mettrait à le mouler. Tandis que moi je
garde dans ma mémoire l'ensemble de la pose et
je demande sans cesse au modèle de se conformer
à mon souvenir.
Il y a mieux.
Le moulage ne reproduit que l'extérieur; moi je
reproduis en outre l'esprit, qui certes fait bien aussi
partie de la Nature.
Je vois toute la vérité et non pas seulement celle|
de la surface.
J'accentue les lignes qui expriment le mieux|
l'état spirituel que j'interprète.
Ce disant, il me montrait sur une selle près de
moi une de ses plus belles statues, un jeune homme
à genoux qui lève vers le ciel des bras suppliants.
Tout son être est tiré par l'angoisse. Le corps se
renverse. Le thorax s'enfle, le cou se tend avec
désespoir, et les mains sont comme projetées vers
quelque être de mystère auquel elles voudraient se
raccrocher.
— Tenez ! me dit Rodin, j'ai accusé la saillie des
3i
r>^^
musclesquitraduisentla détresse. Ici, ici, là... j'aiexa-
: - géré récartèlement des tendons qui marquent l'élan
de la prière...
Et du geste,
il soulignait les
parties les plus
nerveuses de
son œuvre.
— Je vous
tiens, maître !
fis-je ironique-
ment : vous
dites vous-
même que vous
avez accusé,
accentué, exa-
géré. Vous
voyez donc
bien que vous
avez change la
Nature.
Il se mit à
rire de mon
obstination.
APPEL SUPRÊME, par A. Hodin.
32
INVOCATION, par A. Rodin {Cliché Bullo^).
— Eh bien non ! répondit-il, je ne l'ai pas
changée. Ou plutôt, si je l'ai fait, c'était sans m'en
douter sur le moment même. Le sentiment, qui
influençait ma vision, m'a montré la Nature telle
que je l'ai copiée...'
Si j'avais voulu modifier ce que je voyais, et faire
plus beau, je n'aurais rien produit de bon.
Un instant après, il reprit :
— Je vous accorde que l'artiste n'aperçoit pas
la Nature comme elle apparaît au vulgaire, puisque
son émotion lui révèle les vérités intérieures sous
les apparences.
Mais enfin le seul principe en art est de
copier ce que l'on voit. N'en déplaise aux mar-
chands d'esthétique, toute autre méthode est
funeste. Il n'y a point de recette pour embellir la
Nature.
/il ne s'agit que de voir)
Oh ! sans doute, un homme médiocre en copiant
ne fera jamais une œuvre d'art : c'est qu'en efi^et il
regarde sans voir^_^i il aura beau noter chaque
détail avec minutie, le résultat sera plat et sans
caractère. Mais le métier d'artiste n'est pas fait
35
pour les médiocres et à ceux-là les meilleurs con-
seils ne sauraient donner le talent.
L'artiste au contraire voit : c'est-à-dire que son
œil enté sur son cœur lit profondément dans le
sein de la Nature.
Voilà pourquoi l'artiste n'a qu'à en croire ses
yeux.
.V)
CHAPITRE II
J1
POUR L'ARTISTE, TOUT EST BEAU
DANS LA NATURE
N autre jour, étant auprès de 'T^pdin
^ dans son grand atelier de oMeudon,
je regardais un moulage de cette
^LLut^ ^f^f^f,ff^^ ^l magnifique de laideur,
^i^^é^^M qu'il fit en prenant pour texte la
poésie de Villon sur la Belle Heaulmière.
La courtisane qui jadis fut radieuse de jeunesse et
de grâce, est maintenant repoussante de décrépitude.
oAutant elle était orgueilleuse de son charme, autant
elle a honte de sa hideur.
Ha ! vieillesse félonne et ftère.
Pourquoi m'as si tôt abattue ?
Qui me tient que je ne me fîère (frappe)
Et qu'à ce coup je ne me tue !
39
Le statuaire a suivi pas à pas le poète.
Sa vieille ribaude plus ratatinée qu'une momie se
lamente sur sa déchéance physique.
Courbée en deux, à croppetons, elle promène son
regard désespéré sur ses seins, lamentables poches
vides, sur son ventre affreusement plissé, sur ses
bras et ses jambes plus noueux que des ceps de vigne :
Quand je pense, las ! au bon temps,
Quelle fus, quelle devenue,
Quand me reo^arde toute nue
Et je me vois si très changée,
Pauvre, sèche, maigre, menue.
Je suis presque tout enragée!
Qu'est devenu ce front poli,
Ces cheveux blonds...
Ces gentes épaules menues,
Petits té tins, hanches charnues.
Elevées, propres, faictisses (faites à souhait)
A tenir d' amoureuses lices;
C'est d'humaine beauté l'issue !
Les bras courts et les mains contraictes, (contractées)
Les épaules toutes bossues,
Mamelles, quoi ! toutes retraites (desséchées)
Telles les hanches que les telles!
... Quant aux cuisses,
Cuis.ses ne sont plus, mais cuisseltes
Grivelées comme saucisses !
40
LA VIEILLE HEAULMIÈRE, par A. Rodin {Cliché Bullo^).
6
UrO^
Le sculpteur n'est point resté au-dessous du poète.
Au contraire, son œuvre dans V effroi quelle inspire
est peut-être plus expressive encore que les vers si
truculents de maître Villon. La peau tombe en nappes
flasques sur le squelette apparent : les cerceaux de la
carcasse s'accusent sous le parchemin qui la
recouvre : et tout cela branle, flageole, se racornit,
se recroqueville.
Et de ce spectacle à la fois grotesque et navrant,
se dégage une grande tristesse.
Car ce qu'on a devant soi, c'est la détresse infi-
nie d'une pauvre âme falote qui, éprise de jeunesse
et de beauté éternelles, assiste impuissante à l'igno-
minieuse disgrâce de son enveloppe ; c'est l'antithèse
de l'être spirituel qui réclame la joie sans fin, et du
corps qui s'en va, se dissout, s'anéantit. La réalité
dépérit et la chair agonise ; mais le rêve et le désir
sont immortels.
Voilà ce que l^din a voulu nous faire entendre.
Et je ne sache pas qu'aucun artiste ait jamais
évoqué la vieillesse avec une crudité si féroce.
Si pourtant! Au Baptistère de Florence, on voit
sur un autel une étrange statue deJDonatello, une
vieille femme toute nue ou du moins uniquement
drapée de ses longs cheveux clairsemés qui se plaquent
43
crasseux sur son corps en ruine. C'est sainte Made-
leine retirée au^ déserj_et_quij chargée d'années, offre
à UieuJ.es cruelles macérations aux-
quelles elle soumet son corps _ppur_le
punir des soins damnables qu'autrefois
elle lui prodigua.
La farouche sincérité du maître
florentin est telle qu'assurément celle
de l^odin ne la surpasse pas. 3Wais
d'ailleurs le sentiment des deux œuvres
diffère. Tandis que la sainte oMade-
leine dans sa volonté de renonciation
semble d'autant plus rayonnante de
joie quelle se voit plus répugnante,
la vieille Heaulmière est terrifiée de se
trouver toute semblable à un cadavre.
La sculpture moderne est donc\
beaucoup plus tragique que l'an- J
cienne.
Ayant pendant quelques moments
contemplé en silence le merveilleux modèle d'hor-
reur que j'avais sous les yeux :
— Maître, dis-je à mon hôte, nul n'admire plus
que moi cette étonnante figure; mais j'espère que
vous ne m'en voudrez pas de vous faire connaître
44
reffet qu'elle produit au Musée du Luxembourg sur
beaucoup de visiteurs et surtout de visiteuses...
— Vous m'obligerez de me l'apprendre.
— Hé bien ! en général le public se détourne en
s' écriant: Fi! que c'est laid.
Et fai souvent remarqué des femmes qui se cou-
vraient les yeux de leurs mains pour se soustraire à
cette vision.
I^din se mit à rire de bon cœur.
— 11 faut croire, dit-il, que mon œuvre est élo-
quente pour provoquer des impressions si vives;
et sans doute ces personnes redoutent les vérités
philosophiques trop rudes.
Mais ce qui m'importe uniquement, c'est l'opi-
nion des gens de goût et j'ai été ravi de recueil-
lir leurs suffrages au sujet de ma vieille Heaulmière.
Je suis comme cette cantatrice romaine qui répon-
dait aux huées populaires : Equitibus cano ! Je ne
chante que pour les chevaliers ! c'est-à- .dire .pour
les_cûnnaisseurs .
^Le vulgaire s'imagine volontiers que ce qu'il
juge laid dans la réalité n'est pas matière artis-
40
tique. Il voudrait nous interdire de représenter ce
qui lui déplaît et l'offense dans la Nature.
C'est une profonde erreur de sa part.
^ Ce qu'on nomme communément laideur dans la
(/Nature peut dans l'art devenir d'une grande beauté-^
Dans l'ordre des choses réelles, on appelle laid
ce qui est difforme, ce qui est malsain, ce qui
suggère l'idée de la maladie, de la débilité et de
la souffrance, ce qui est contraire à la régularité,
signe et condition de la santé et de la force; un
bossu est laid^ un bancal est laid, la misère en
haillons est laide.
Laides encore l'âme et la conduite de l'homme
immoral, de l'homme vicieux et criminel, de
l'homme anormal qui nuit à la société ; laide,
l'àme du parricide, du traître, de l'ambitieux sans
scrupules.
Et il est légitime que des êtres et des objets
dont on ne peut attendre que du mal soient dési-
gnés par une épithète odieuse.
Mais qu'un grand artiste ou un grand écrivain
s'empare de l'une ou de l'autre de ces laideurs,
instantanément il la transfigure... d'un coup de
baguette magique il en fait de la beauté : c'est de
l'alchimie, de la féerie!
46
Que Velasquez
peigne Sébastian, le
nain de Philippe IV,
il lui prête un regard
si émouvant que
nous y lisons tout
de suite le doulou-
reux secret de cet
infirme forcé, pour
assurer son exis-
tence, d'aliéner sa
dignité humaine, de
devenir un jouet, une
marotte vivante...
Et plus est poignant
le martvre de la
conscience logée dans ce corps monstrueux, plus
l'œuvre de l'artiste est belle.
Que François Millet représente un pauvre rustre
qui souffle un moment en s'appuvant sur le manche
de sa houe, un misérable cassé par la fatigue, cuit
par le soleil, aussi abruti qu'une bête de somme
rouée de coups, il. n'a qu'à accuser dans l'expression
de ce damné la résignation au supplice ordonné par
le Destin, pour que cette créature de cauchemar
SEBASTIAN, Fou de Philippe IV, par Velasquei^.
47
devienne un magnifique symbole de THumanité
tout entière.
Que Baudelaire décrive une charogne immonde,
visqueuse et rongée de vers, et qu'il imagine sous
cet épouvantable aspect sa maîtresse adorée, rien
n'égale en splendeur cette terrible opposition de
la Beauté qu'on voudrait éternelle et de l'atroce
désagrégation qui l'attend :
El pourtant vous serez semblable à celle ordure^
A celle horrible infeclion^
Eloile de mes yeux, Soleil de ma Nalure,
0 mon ange et ma passion !
Oui, telle vous serez, ô la reine des Grâces
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez sous V herbe et les floraisons grasses
Pourrir parmi les ossements...
Alors, ô ma Beauté^ dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers
Que j'ai gardé la forme et Vessence divine
De mes amours décomposés !
■ Et de même lorsque Shakespeare peint lago ou
Richard III, lorsque Racine peint Néron et Nar-
cisse, la laideur morale interprétée par des esprits
si clairs et si pénétrants devient un merveilleux
thème de Beauté.
48
w^
C'est qu'en effet, dans l'Art, est beau unique-
ment ce qui a du caractère.
Le. caractère, c'est la venté intense d'un spectacle
naturel quelconque, beau ou laid: et même c'est
ce qu'on pourrait appeler une vérité double : car
c'est celle du dedans traduite par celle du dehors;
c'est l'âme, le sentiment, l'idée, qu'expriment les
traits d'un visage, les gestes et les actions d'un être
humain, les tons d'un ciel, la ligne d'un horizon.
Or pour le grand artiste, tout dans la Nature
offre du caractère : car l'intransigeante franchise
de son observation pénètre le sens caché de toute
chose.
/ Et ce qui est considéré comme laid dans la
Nature présente souvent plus de caractère que ce
qui est qualifié beau/parce que dans la crispation
d'une physionomie maladive^ dans le ravinement
d'un masque vicieux, dans toute déformation, dans
toute flétrissure, la vérité intérieure éclate plus
aisément que sur des traits réguliers et sains.
Et comme c'est uniquement la puissance du
[caractère qui fait la beauté de l'Art, il arrive sou-
jvent que plus un être est laid dans la Nature,
plus il est beau dans l'Art.
Il n'y a de laid dans l'Art que ce qui est sans ca-
5i
ractère, c'est-à-dire ce qui n'offre aucune vérité
extérieure ni intérieure.
Est laid dans l'Art ce qui est faux, ce qui est
artificiel, ce qui cherche à être joli ou beau au
lieu_ d'être expressif/ ce qui est mièvre et précieux,
ce qui sourit sans motif, ce qui se manière sans
raison, ce qui se cambre et se carre sans cause,
tout ce qui est sans âme et sans vérité, tout ce
qui n est que parade de beauté ou de grâce, tout
ce qui ment.
Quand un artiste, dans l'intention d'embellir la
Nature, ajoute du vert au printemps, du rose à
l'aurore, du pourpre à de jeunes lèvres, il crée de
la laideur parce qu'il ment.
Quand il atténue la grimace de la douleur, Tava-
chissement de la vieillesse, la hideur de la per-
versité, quand il arrange la Nature, quand il la
gaze, la déguise, la tempère pour plaire au public
ignorant, il crée de la laideur, parce qu'il a peur
de la vérité.
Pour l'artiste digne de ce nom, tout est beau
dans la Nature, parce que ses yeux, acceptant intré-
/ pidement toute vérité extérieure, y lisent sans peine,
comme à livre ouvert, toute vérité intérieure.
/il n'a qu'à regarder un visage humain pour
53
déchiffrer une âme ; aucun trait ne le trompe, Thy-
pocrisie est pour lui aussi transparente que la sin-
cérité; l'inclinaison d'un front, le moindre fronce-
ment de sourcils, la fuite d'un regard lui révèle
les secrets d'un cœup.
Il scrute Tesprit replié de Tanimal. Ébauche de
sentiments et de pensées, sourde intelligence, rudi-
ments de tendresse, il perçoit toute l'humble vie
morale de la bête dans ses regards et dans ses
mouvements.
Il est de même le confident de la Nature insensible.
Les arbres, les plantes lui parlent comme des amis.
Les vieux chênes noueux lui disent leur bien-
veillance pour l'humanité qu'ils protègent de leurs
branches éployées.
Les fleurs s'entretiennent avec lui par la courbe
gracieuse de leur tige, par les nuances chantantes
de leurs pétales: chaque corolle dans l'herbe est
un mot affectueux que lui adresse la Nature.
Pour lui la vie est une infinie jouissance, un
ravissement perpétuel, un enivrement éperdu.
Non pas que tout lui paraisse bon, car la souffrance
qui s^attaque si souvent à ceux qu'il chérit et à
lui-même démentirait cruellement cet optimisme.
Mais pour lui tout est beau, parce qu'il marche.
DO
sans cesse dans la lumière de la vérité spirituelle.
Oui, même dans la souffrance, même dans la
mort d^êtres aimés et jusque dans la trahison d'un
ami, le grand artiste, et j'entends par ce mot le
poète aussi bien que le peintre ou le sculpteur,
trouve la tragique volupté de l'admiration.
Il a parfois le cœur à la torture, mais plus for-
tement encore que sa peine, il éprouve l'âpre joie
de comprendre et d^exprimer. Dans tout ce qu'il
voit, il saisit clairement les intentions du destin.
Sur ses propres angoisses, sur ses pires blessures,
il fixe le regard enthousiaste de l'homme qui a
deviné les arrêts du sort. Trompé par un être cher,
il chancelle sous le coup, puis, se raffermissant, il
contemple le perfide comme un bel exemple de
bassesse, il salue ^ingratitude comme une expé-
rience dont s'enrichit son âme. Son extase est par-
fois terrifiante, mais c est du bonheur encore parce
que c'est la continuelle adoration de la vérité.
Quand il aperçoit les êtres qui se détruisent les
uns les autres, toute jeunesse qui se fane, toute
vigueur qui fléchit, tout génie qui s'éteint, quand
il voit face à face la volonté qui décréta toutes ces
sombres lois, plus que jamais il jouit de savoir et,
rassasié de vérité, il est formidablement heureux.
54
CHAPITRE III
î)'y
^^
LE MODELÉ
N soir que j'étais venu rendre visite à
Rodin, dans son atelier, la nuit tomba
très vite, tandis que nous causions.
— Avez-vous déjà regardé une
statue antique à la lampe ? me demanda tout à
coup mon hôte.
— Ma foi non ! fis-je avec 'quelque surprise.
— Je vous étonne et vous semblez considérer
comme une fantaisie bizarre l'idée de contempler de
la sculpture autrement qu'en plein jour.
Assurément la lumière naturelle est celle qui
permet le mieux d'admirer une belle œuvre dans
son ensemble... Mais, attendez un peu !... Je veux
vous faire assister à une sorte
d'expérience qui sans doute
vous instruira...
Tout en parlant, il avait
allumé une lampe.
Il la prit et me conduisit
vers un torse de marbre qui
s'érigeait sur un socle dans un
angle de l'atelier.
C'était une délicieuse petite
copie antique de la Vénus de
Médicis. I^din la gardait là
pour stimuler sa propre ins-
piration au cours de son tra-
vail.
— Approchez ! me dit-il.
// éclaira le ventre à jour
frisant en tenant la lampe sur
le côté de la statue et le plus
VÉNUS pH mhhicis près QuU était possible.
(Huait de Ftorrnci.) ' ' ^
50
— Que remarquez-vous ? interrogea-t-il.
Du premier coup d'œil, j'étais extraordinairement
frappé de ce qui soudain se révélait à moi. La lu-
mière ainsi dirigée me faisait en effet apercevoir sur la
surface du marbre des quantités de saillies et de dé-
pressions légères que jamais je n'y eusse soupçonnées.
Je le dis à l^pdin.
— Bon ! approuva-t-il.
Puis :
— Regardez bien !
En même temps, il fit virer très doucement le pla-
teau mobile qui portait la Vénus.
Durant cette rotation, je continuai à noter dans la
forme générale du ventre une foule d'imperceptibles
ressauts. Ce qui de prime abord semblait simple était
en réalité d'une complexité sans égale.
Je confiai mes observations au maître sculpteur.
Il hochait la tête en souriant.
— N'est-ce pas merveilleux ? répétait-il. Con-
59
venez que vous ne vous attendiez pas à découvrir
tant de détails. Tenez !... voyez donc les ondulations
infinies du vallonnement qui relie le ventre à la
cuisse... Savourez toutes les incurvations volup-
tueuses de la hanche... Et
maintenant, là... sur les
reins, toutes ces fossettes
adorables.
// parlait bas avec une
ardeur dévote. Il se pen-
chait sur ce marbre
comme s'il en eût été
amoureux.
— C'est de la vraie
chair ! disait-il.
Et rayonnant, il ajouta :
— On la croirait pé-
trie sous des baisers et
des caresses !
TOHSH ANTt<jUK (Oibltothèqui Nationalt).
ICIichi Giraudon.)
Puis, soudain, niet-
60
tant la main à plat sur la hanche de la statue :
— On s'attendrait presque, en tâtant ce torse, à
le trouver chaud.
Quelques moments après :
— Eh bien ! que pensez-vous à présent du juge-
ment qu'on porte d'ordinaire sur l'art grec ?
On dit — c'est l'École académique qui, surtout, a
répandu cette opinion — que les Anciens, dans leur
culte pour l'idéal, ont méprisé la chair comme vul-
gaire et basse et qu'ils se sont refusé à reproduire dans
leurs œuvres les mille détails de la réalité matérielle.
On prétend qu'ils ont voulu donner des leçons
à la Nature en créant avec des formes simplifiées
une Beauté abstraite qui ne s'adresse qu'à l'esprit
et ne consent point à flatter les sens.
Et ceux qui tiennent ce langage s'autorisent de
l'exemple qu'ils s'imaginent trouver dans l'art
antique pour corriger la Nature, la châtrer, la ré-
duire à des contours secs, froids et tout unis qui
n'ont aucun rapport avec la vérité.
Vous venez de constater à quel point ils se trom-
pent.
6i
Sans cloute, les
Grecs, avec leur es-
prit puissamment lo-
gique, accentuaient
d'instinct Tessentiel.
Ils accusaient les
traits dominants du
type humain. Néan-
moins, ils ne sup-
primèrent jamais le
détail vivant. Ils se
contentèrent de
l'envelopper et de le
fondre dans l'en-
VÊNUS ACCROUPIE ^Louure,aicHéGirau,on). ^^^^\ç CommC ils
étaient épris de rythmes calmes, ils atténuèrent
involontairement les reliefs secondaires qui pou-
vaient heurter la sérénité d'un mouvement ; mais
ils se gardèrent de les effacer tout à fait.
Jamais, ils ne firent du mensonge une méthodes
Pleins de respect et d'amour pour la Nature, ils la
représentèrent toujours telle qu'ils la virent. Et en
toute occasion ils témoignèrent éperdument leur
adoration pour la chair. Car c'est folie de croire
qu'ils la dédaignaient. Chez aucun peuple, la beauté
63
du corps humain n'excita une tendresse plus sen-
suelle. Un ravissement d'extase semble errer sur
toutes les formes qu'ils modelèrent.
Ainsi s'explique l'incroyable- diliereace-4ui_sé.-
pare de l'art grec, le faux idéal académique.
. Tandis que chez les Anciens la généralisation
/ des lignes est une totalisation, une résultante de tous
\ les détails, la simplification académique est un
appauvrissement, une vide boursouflure.
Tandis que la vie anime et réchauffe les mus-;-
cles palpitants des statues grecques, les poupées
inconsistantes de l'art académique sont comme
glacées par la mort.
// se tut quelque temps, puis :
— Je vais vous confier un grand secret.
L'impression de vie réelle que nous venons
d'éprouver devant cette Vénus, savez-vous par
quoi elle est produite ?
RaiJa^ science_du^ modelé-. '^'"''^-
Ces mots vous semblent une banalité, mais vous
allez en mesurer toute l'importance.
La science du modelé me fut enseignée par
un certain Constant qui travaillait dans l'atelier
63
^e décoration où je fis mes débuts de sculpteur.
Un jour me regardant façonner dans la glaise
un chapiteau orné de feuillage :
— Rodin, me dit-il, tu t'y prends mal. Toutes
tes feuilles se présentent à plat. Voilà pourquoi
elles ne paraissent pas réelles. Fais-en donc qui
dardent leur pointe vers toi, de sorte qu'en les
voyant on ait la sensation de la profondeur.
Je suivis son conseil et je fus émerveillé du
résultat que j'obtins.
— Souviens-toi bien de ce que je vais te dire,
reprit Constant. Quand tu sculpteras désormais,
ne vois jamais les formes en étendue, mais tou-
jours en profondeur... Ne considère jamais une
! surface que comme l'extrémité d'un volume, comme
|la pointe plus ou moins large qu'il dirige vers toi.
I C'est ainsi que tu acquerras la science du modelé.
Ce principe fut pour moi d'une étonnante fécon-
dité.
/ Je rappliquai à l'exécution des figures. Au lieu
/d'imaginer les différentes parties du corps comme
1 des surfaces plus ou moins planes, je me les repré-
yentai comme les saillies des volumes intérieurs.
Je m'efforçai de faire sentir dans chaque renfle-
ment du torse ou des membres l'affleurement d'un
muscle ou d'un os
qui se développait en
profondeur sous la
peau.
Et ainsi la vérité de
mes figures, au lieu
d'être superficielle,
sembla s'épanouir du
dedans au dehors
comme la vie même. . .
Or j'ai découvert
que lesAnciensprati-
quaient précisément
cette méthode de mo-
delé. Et c'est certai-
nement à cette tech-
nique que leurs œu-
vres doivent à la fois
leur vigueur et leur souplesse frémissante.
FAUNE DE PRAXITÈLE (Musée du Louvre).
(Cliché Giraudon.)
T^odin contemplait de nouveau son exquise Vénus
grecque. Et soudain :
— A votre avis, Gsell, la couleur est-elle une
qualité de peintre ou de sculpteur ?
65
— ^e peintre, naturellement î
— Eh bien ! observez donc cette statue.
Ce disant, il élevait la lampe autant qu'il pouvait
afin lV éclairer de haut le torse antique.
— Voyez ces lumières fortes sur les seins, ces
ombres énergiques aux plis de la chair et puis ces
blondeurs, ces demi-clartés vaporeuses et comme
tremblantes sur les parties les plus délicates de ce
corps divin, ces passages si finement estompés qu'ils
semblent se dissoudre dans l'air. Qu'en dites-vous?
N'est-ce pas là une prodigieuse symphonie en
iblanc et noir }
Je dus en convenir.
— Si paradoxal que cela paraisse, les grands
sculpteurs sont aussi coloristes que les meilleurs
peintres ou plutôt les meilleurs graveurs.
Ils jouent si habilement de toutes les ressources
du relief, ils marient si bien la hardiesse de la
lumière à la modestie de l'ombre que leurs sculp-
tures sont savoureuses comme les plus chatoyantes
eaux-fortes.
()()
Or la couleur, — c'est à cette remarque que je
voulais en venir, — est comme la fleur du beau
modelé. Ces deux qualités s'accompagnent toujours
et ce sont elles qui donnent à tous les chefs-
d'œuvre de la statuaire le ravonnant aspect de la
chair vivante.
67
u<>
CHAPITRE IV
l,^
1«
♦ -
LE MOUVEMENT DANS L'ART
Musée du Luxembourg, il y a deux
statues de l^odin qui surtout m'at-
tirent et me captivent : l'Age d'Ai-
rain et le Saint-Jean-Baptiste. Elles
sont encore plus vivantes que les
autres, s'il est possible. Les œuvres du même auteur
qui leur tiennent compagnie dans cette galerie sont
toutes assurément frémissantes de vérité : elles pro-
duisent toutes rimpression de la chair réelle ; toutes
respirent, mais celles-ci se meuvent.
Un jour, dans l'atelier du maître à oMeudon, je
lui fis part de ma prédilection pour ces deux figures.
— Elles peuvent en effet compter, me dit-il,
71
parmi celles dont j'ai le plus accentué la mimique.
J'en ai d'ailleurs créé d'autres dont l'animation
n'est pas moins frappante : mes 'bourgeois de
Calais, mon IBalzac, mon Homme qui marche,
par exemple.
Et même dans celles de mes œuvres dont l'ac-
tion est moins accusée, j'ai toujours cherché à
mettre quelque indication de geste : il est bien
(rare que j'aie représenté le repos complet. J'ai
/toujours essayé de rendre les sentiments intérieurs
(par la mobilité des muscles.
Il n'est pas jusqu'à mes bustes auxquels je n'aie
souvent donné quelque inclinaison, quelque obli-
quité, quelque direction expressive pour augmenter
la signification de la physionomie.
1 .'art Ji'£xisl£__pâs_jans la vie. Qu'un statuaire
j veuille interpréter la joie, la douleur, une passion
quelconque, il ne saurait nous émouvoir que si
, d'abord il sait faire vivre les êtres qu'il évoque.
Car que serait pour nous la joie ou la douleur d'un
objet inerte,... d'un bloc de pierre ? Or l'illusion de
la vie s'obtient dans notre art par le bon modelé
et par le mouvement. Ces deux qualités sont
comme le sang et le souffle de toutes les belles
œuvres.
L'HOMME QUI MARCHE, par A. Rodin [Cliché Bullo^.
— Maître, lui dis-je, vous m'avez déjà parlé
du modelé et j'ai observa que, depuis, je goûte
mieux les chefs-d'œuvre de la sculpture ; je vou-
drais vous questionner sur le mouvement, qui, je le
sens, na pas moins d'importance.
Quand je regarde votre personnage de /'Age d'Ai-
rain qui s'éveille, emplit d'air ses poumons et lève
ses bras, ou bien votre Saint Jean-Baptiste qui
paraît vouloir quitter son piédestal pour porter par-
tout ses paroles de foi, mon admiration se mélange
d'étonnement. Il me semble qu'il y a un peu de
sorcellerie dans cette science de faire remuer le
bronze. J'ai, d'ailleurs, souvent examiné d'autres
chefs-d'œuvre dus à vos glorieux devanciers, par
exemple le Maréchal Ney et la Marseillaise de Rude,
la Danse de Carpeaux, les fauves de Barye, et
j'avoue n'avoir jamais trouvé une explication tout à
fait satisfaisante de l'effet que ces sculptures produi-
saient sur moi. J'en reste à me demander comment
des masses d'airain ou de pierre semblent réellement
bouger, comment des figures évidemment immobiles
paraissent agir et même se livrer à de très violents
efforts.
— Puisque vous me prenez pour un sorcier,
75
répondit Rodin, je vais essayer de faire honneur
à ma réputation en accomplissant une tache beau-
coup plus malaisée pour moi que d'animer le
bronze: celle d'exprimer comment j\ parviens.
/ Nt)tez d'abord que le mouvement est la transi-
(ion d'une attitude à une autre.
Cette simple remarque qui a l'air d'un truisme
est, à vrai dire, la clé du mystère.
Vous avez lu certainement dans Ovide comment
Daphné est transformée en laurier et Progné en
hirondelle. Le charmant écrivain montre le corps
de Tune se couvrant d'écorce et de feuilles, les
membres de l'autre se revêtant de plumes, de sorte
qu'en chacune d'elles on voit encore la femme
qu'elle va cesser d'être et l'arbuste ou l'oiseau,
qu'elle va devenir. Vous vous rappelez aussi com-
ment dans VEnfer du Dante, un serpent se pla-
quant contre le corps d'un damné se convertit lui-
même en homme tandis que l'homme se change
en reptile. Le grand poète décrit si ingénieuse-
ment cette scène qu'en chacun de ces deux êtres,
Fon suit la lutte des deux natures qui s'envahis-
sent progressivement et se suppléent l'une l'autre.
Âl^tsi en somme une métamorphose' de ce genre
Qu'exécute le peintre ou le sculpteur en faisant
76
mouvoir ses per-
sonnages. Il figure
le passage d'une
pose à une autre :
il indique comment
insensiblement la
première glisse à la
seconde. Dans son
œuvre, on discerne
[encore une partie
Ide ce qui fut et l'on
/découvre en partie
[ce qui va être.
Un exemple vous
éclairera mieux.
Vous avez cité
tout à l'heure le Maréchal Ney, de Rude. Vous
rappelez-vous suffisamment cette figure ?
— Oui, lui dis-je. Le héros lève son épée et, à
îue-téte, il crie : En avant ! à ses troupes.
— C'est juste ! Eh bien ! quand vous passerez
devant cette statue, regardez-la mieux encore.
Vous remarquerez alors ceci : les jambes du
LE MARÉCHAL NEY, par Rude (Cliché Giraudon).
77
maréchal et la main qui tient le fourreau du sabre
sont placées dans l'attitude qu'elles avaient quand
il a dégainé : la jambe gauche s'est effacée afm
que l'arme s'offrît plus facilement à la main droite
qui venait la tirer et, quant à la main gauche, elle
est restée un peu en l'air comme si elle présen-
tait encore le fourreau.
Maintenant considérez le torse. Il devait être
légèrement incliné vers la gauche au moment ou
s'exécutait le geste que je viens de décrire ; mais le
voilà qui se redresse, voilà que la poitrine se bombe,
voilà que la tête se tournant vers les soldats rugit
l'ordre d'attaquer, voilà qu'enfin le bras droit se
lève et brandit le sabre.
Ainsi, vous avez bien là une vérification de ce
que je vous disais : le mouvement de cette statue
n'est que la métamorphose d'une première attitude,
celle que le maréchal avait en dégainant, en une
autre, celle qu'il a quand il se précipite vers l'en-
nemi, l'arme haute.
C'est là tout le secret des gestes que Fart inter-
prète. Le statuaire contraint, pour ainsi dire, le
spectateur à suivre le développement d'un acte à
travers un personnage. Dans l'exemple que nous
avons choisi, les yeux remontent forcément des
-8
jambes au bras levé, et
comme, durant le che-
min qu'ils font, ils trou-
vent les différentes par-
ties de la statue représen-
tées à des moments suc-
cessifs, ils ont l'illusion de
voir le mouvement s'ac-
complir.
Ily avait précisément dans
le grand hall ou nous étions
les moulages de /'Age d'Ai-
rain et du Saint Jean-Bap-
tiste. l\odin m'invita à les
regarder.
Et tout de suite, je re-
connus la vérité de ses pa-
roles.
Je remarquai que, dans la
première de ces œuvres, le
mouvement paraît mon-
ter comme dans la statue
de Ney. Les jambes de
cet adolescent qui nest
LAGE DAIRAIN,
par A, Rodin.
pas complètement réveillé sont encore molles et
presque vacillantes; mais à mesure
que le regard s'élève, on voit l'at-
titude se raffermir : les côtes se
haussent sous la peau, le thorax se
dilate, le visage se dirige vers le
ciel et les deux bras s'étirent pour
achever de secouer leur torpeur.
oAinsi le sujet de cette sculpture
est le passage de la somnolence à
la vigueur de l'être prêt à agir.
Ce geste lent du réveil apparaît
d'ailleurs d'autant plus majestueux
qu'on en devine l'intention symbo-
lique. Car il représente, à vrai dire,
comme l'indique le titre de l'œuvre,
la première palpitation de la con-
science dans l'humanité encore toute
neuve, la première victoire
de la raison sur la bestialité
des Ages préhistoriques.
J'étudiai ensuite de la
même façon le Saint Jean-
Baptiste. Et je vis que le
rythme de cette figure se ramenait encore, comme
SAINT JEAS-H.SPTISTi:. par A. Hodin.
.'io
SAINT JEAN-BAPTISTE, par A. Rodin (Cliché BuUok).
r. , II
O'
me Uavait dit l^din, à une sorte d'évolution entre
deux équilibres. Le
personnage appuyé
d'abord sur le pied
gauche qui pousse le
sol de toute sa force,
semble se balancer à
mesure que le regard
se porte vers la droite.
On voit alors tout le
corps s'incliner dans
cette direction, puis la
jambe droite avance
et le pied s'empare
puissamment de la
terre. En même temps,
l'épaule gauche qui
s'élève semble vou-
loir ramener le poids
du torse de son côté
pour aider la jambe
restée en arrière à re-
venir en avant. Or, la
science du sculpteur
a consisté précisément à imposer au spectateur toutes
SAINT JEA.S-bAPTlSTE, par A. Rodin.
83
ces constatations dans l'ordre oh je viens de les indi-
quer, de manière que leur succession donnât l'im-
pression du mouvement.
qAu surplus, le geste du Saint Jean-Baptiste recèle
de même que celui de /'Age d'Airain une significa-
tion spirituelle. Le prophète se déplace avec une
solennité presque automatique. On croirait entendre
ses pas sonner comme ceux de la statue du Com-
mandeur. On sent qu'une puissance mystérieuse et
formidable le soulève et le pousse. Ainsi la marche,
ce mouvement si banal d'ordinaire, devient ici gran-
diose parce qu'elle est l'accomplissement d'une mis-
sion divine.
— Avez-vous déjà examiné attentivement dans
des photographies instantanées des hommes en
marche? me demanda tout à coup Rodin.
Et sur ma réponse affirmative:
— Eh bien ! qu'avez-vous remarqué ?
— Q//'/7s n'ont jamais l'air d'avancer. En géné-
ral, ils semblent se tenir immobiles sur une seule
jambe ou sauter à cloche-pied.
^4
— Très exact ! Et tenez, par exemple, tandis
que mon Saint Jean est représenté les deux pieds
à terre, il est probable qu'une photographie ins-
tantanée faite d'après un modèle qui exécuterait le
même mouvement, montrerait le pied d'arrière
déjà soulevé et se portant vers l'autre. Ou bien, au
contraire, le pied d^avant ne serait pas encore à
terre si la jambe d'arrière occupait dans la pho-
tographie la même position que dans ma statue.
Or, c'est justement pour cette raison que ce
modèle photographié présenterait l'aspect bizarre
d'un homme tout à coup frappé de paralysie et
pétrifié dans sa pose, comme il advient dans le
joli conte de Perrault aux serviteurs de la Belle
au Bois Dormant, qui tous s'immobilisent subite-
ment dans l'attitude de leur fonction.
Et cela confirme ce que je viens de vous expo-
ser sur le mouvement dans l'art. Si, en effet, dans
les photographies instantanées, les personnages,
quoique saisis en pleine action, semblent soudain
figés dans l'air, c'est que toutes les parties de leur
corps étant reproduites exactement au même ving-
tième ou au même quarantième de seconde, il
n'y a pas là, comme dans l'art, déroulement pro-
gressif du geste.
85
— Je vous entends fort bien, maître, lui dis-je;
mais il me semble, — excusez-moi de hasarder
cette remarque, — que vous vous mettez en contra-
diction avec vous-même.
— Comment cela ?
— ■ Ne m'avez-vous pas déclare à mainte reprise
que l'artiste devait toujours copier la Nature avec la
plus grande sincérité t^
— Sans doute, et je le maintiens.
— Eh bien ! quand, dans l'interprétation du mou-
vement, il se trouve en complet désaccord avec la
photographie, qui est un témoignage mécanique irré-
cusable, il altère évidemment la vérité.
— Non, répondit Rodin ; c'est l'artiste qui est vé-
ridique et c'est la photographie qui est menteuse ;
car dans la réalité le temps ne s'arrête pas : et si
l'artiste réussit à produire l'impression d'un geste
qui s'exécute en plusieurs instants, son œuvre est
certes beaucoup moins conventionnelle que l'image
scientifique où le temps est brusquement suspendu.
86
Et c'est même ce qui condamne certains peintres
modernes qui, pour représenter des chevaux au
galop, reproduisent des poses fournies par la pho-
tographie instantanée.
COURSE A EPSOM, par Gericaull {Musée du Louvre).
Ils critiquent Géricault parce que dans sa Course
d'Epsom, qui est au Louvre, il a peint des chevaux
qui galopent rentre à terre, selon l'expression
familière, c'est-à-dire en jetant à la fois leurs
jambes en arrière et en avant. Ils disent que la
plaque sensible ne donne jamais une indication
87
semblable. Et en effet dans la photographie ins-
tantanée, quand les jambes antérieures du cheval
arrivent en avant, celles d'arrière, après avoir fourni
par leur détente la propulsion à tout le corps, ont
déjà eu le temps de revenir sous le ventre pour
recommencer une foulée, de sorte que les quatre
jambes se trouvent presque rassemblées en l'air,
ce qui donne à l'animal l'apparence de sauter sur
place et d'être immobilisé dans cette position.
Or, je crois bien que c'est Géricault qui a raison
contre la photographie ; car ses chevaux paraissent
courir : et cela vient de ce que le spectateur, en
les regardant d'arrière en avant, voit d'abord les
jambes postérieures accomplir l'effort d'où résulte
l'élan général, puis le corps s'allonger, puis les
jambes antérieures chercher au loin la terre. Cet
ensemble est faux dans sa simultanéité ; il est vrai
quand les parties en sont observées successivement
et c'est cette vérité seule qui nous importe, puisque
c'est celle que nous voyons et qui nous frappe.
Notez d'ailleurs que les peintres et les sculp-
teurs, quand ils réunissent dans une même figure
différentes phases d'une action, ne procèdent point
par raisonnement ni par artifice. Ils expriment tout
Inaïvement ce qu'ils sentent. Leur ûme et leur
88
main sont comme entraînées elles-mêmes dans la
direction du geste, et c'est d'instinct qu'ils en tra-
duisent le développement.
^Ici, comme partout dans le domaine de l'art, la
sincérité est donc la seule règle.
Je demeurai quelques instants sans parler pour
méditer sur ce qu'il venait de me dire.
— Ne vous ai-je pas convaincu ? questionna-
t-il.
— Si fait!... Mais y tout en admirant ce miracle
de la peinture et de la sculpture qui parviennent à
condenser plusieurs moments dans une seule image,
je me demande maintenant jusqu'à quel point elles
peuvent rivaliser avec la littérature et surtout avec le
théâtre dans la notation du mouvement.
A vrai dire, j'incline à penser que cette concur-
rence ne va pas très loin et que, sur ce terrain, les
maîtres du pinceau et de l'ébauchoir sont nécessaire-
ment très inférieurs à ceux du verbe.
Il se récria :
— Notre désavantage n'est point tel que vous
89
le croyez. Si la peinture et la sculpture peuvent
faire mouvoir des personnages, il ne leur est pas
défendu de tenter plus encore.
Et parfois elles parviennent à égaler l'art dra-
matique en figurant dans un même tableau ou
dans un même groupe sculptural plusieurs scènes
qui se succèdent.
— Oui, lui dis-je; mais c'est qu elles trichent, en
quelque sorte. Car f imagine que vous voulez parler
de ces compositions anciennes qui célèbrent riiistoire
entière d'un personnage en le représentant plusieurs
fois sur le même panneau dans des situations diffé-
rentes.
C'est ainsi qu'au Louvre, par exemple, une petite
peinture italienne du quinzième siècle raconte la lé-
gende d'Europe. On voit d'abord la jeune princesse
jouant dans un pré fleuri avec ses compagnes qui
l'aident à monter sur le taureau Jupiter; et plus loin
90
la même héroïne, pleine d'effroi, est emportée au
milieu des flots par l'animal divin.
— C'est là, dit Rodin, un procédé très primitif
qui cependant fut pratiqué même par de grands
maîtres : car, au palais ducal de Venise, cette même
fable d'Europe a été traitée par Véronèse d'une
façon identique.
Mais c'est malgré ce défaut que la peinture de
Caliari est admirable, et ce n'était point à une
méthode si puérile que je faisais allusion : car vous
vous doutez bien que je la désapprouve.
Pour me faire comprendre, je vous demanderai
d'abord si vous avez présent à l'esprit V Embarque-
ment pour Cytlière, de Watteau.
— A tel point que je crois Favoir devant les yeux.
— Alors je n'aurai point de peine à m'expli-
quer. Dans ce chef-d'œuvre, Vaction, si vous
voulez bien y prendre garde, part du premier plan
tout à fait à droite pour aboutir au fond tout à
fait à gauche.
Ce qu'on aperçoit d'abord sur le devant du
tableau, sous de frais ombrages, près d'un buste.
91
de Cypris enguirlandé de roses, c'est un groupe
composé d'une jeune femme et de son adorateur.
L'homme est revêtu d'une pèlerine d'amour sur
L'EMBARQUEMENT POUR CYTHÈRE, par Watteau.
{Détail, cliché Giraudon.)
laquelle est brodé un cœur percé, gracieux insigne
du voyage qu'il voudrait entreprendre.
Agenouillé, il supplie ardemment la belle de se
laisser convaincre. Mais elle lui oppose une indif-
férence peut-être feinte et elle semble regarder
avec intérêt le décor de son éventail...
92
— A côte cVeux, lui dis-je, est un petit amour,
assis cul nu sur son carquois. Il trouve que la jeune
femme tarde beaucoup et il la tire par la jupe pour
r inviter à être moins insensible.
— C'est cela même. Mais jusqu'à présent le
L'EMBARQUEMENT POUR CYTHÈRE, par Watteau.
{Détail, cliché Giraudon.)
bâton du pèlerin et le bréviaire d'amour gisent
encore à terre.
•93
Ceci est une première scène.
En voici une seconde :
A gauche du groupe dont je viens de parler est
un autre couple. L'amante accepte la main qu'on
lui tend pour Taider à se lever.
— Oui: elle est vue de dos et elle a une de ces
nuques blondes que Watteau peignait avec une
grâce si voluptueuse.
— Plus loin, troisième scène. L'homme prend
sa maîtresse par la taille pour l'entraîner. Elle se
tourne vers ses compagnes dont le retard la rend
elle-même un peu confuse, et elle se laisse emme-
ner avec une passivité consentante.
Maintenant les amants descendent sur la grève
et, tout à fait d'accord, ils se poussent en riant
vers la barque ; les hommes n'ont même plus besoin
d'user de prière : ce sont les femmes qui s'accro-
chent à eux.
Enfin les pèlerins font monter leurs amies
dans la nacelle qui balance sur l'eau sa chimère
dorée, ses festons de fleurs et ses rouges écharpes
de soie. Les nautoniers appuyés sur leurs rames
sont prêts à s'en servir. Et déjà portés par la brise
94
*:
o
a,
O»
ai
<{</
^\e
de petits Amours voltigeant :guident les voyageurs
vers rîle d'azur qui émerge à l'horizon.
— Je vois, maître, que vous aimez ce tableau :
car vous en avez retenu les moindres détails.
— C'est un ravissement qu'on ne peut oublier.
Mais avez-vous noté le déroulement de cette
pantomime ? Vraiment, est-ce du théâtre ? est-ce
de la peinture ? On ne saurait le dire. Vous voyez
donc bien qu'un artiste peut, quand il lui plaît,
représenter non seulement des gestes passagers,
l^ais une longue action, pour employer le terme
^usité dans l'art dramatique.
Il lui suffit, pour y réussir, de disposer ses per-
sonnages de manière que le spectateur voie d'abord
ceux qui commencent cette action, puis ceux qui
la continuent et enfin ceux qui l'achèvent.
Voulez-vous un exemple en sculpture }
Alors ouvrant un carton, il y chercha et en tira
une photographie.
— Voici, me dit-il, la Marseillaise, que le puis-
sant Rude a taillée sur un des jambages de l'Arc
de Triomphe.
Aux armes y citoyens! hurle à pleins poumons la
Liberté cuirassée d'airain qui fend les airs de ses
ailes déployées. Elle lève son bras gauche haut
dans l'espace pour rallier à elle tous les courages, et
de l'autre main, elle tend son glaive vers l'ennemi.
C'est elle, sans aucun doute, qu'on aperçoit
d'abord, car elle domine toute l'œuvre, et ses
jambes qui s'écartent comme pour courir, couvrent
d'un formidable accent circonflexe ce sublime
poème de la guerre.
Il semble même qu'on l'entende : car vraiment
sa bouche de pierre vocifère à vous briser le tym-
pan.
Or, à peine a-t-elle jeté son appel qu'on voit
les guerriers se précipiter.
C'est la seconde phase de l'action. Un Gaulois
à la crinière de lion agite son casque comme pour
saluer la déesse. Et voici que son jeune fils
demande à l'accompagner : — Je suis assez fort, je
suis un homme ; je veux partir ! semble dire Ten-
fant en serrant la poignée d'une épée. — Viens!
dit le père qui le regarde avec une tendresse
orgueilleuse.
Troisième phase de l'action. Un vétéran courbé
sous le poids de son équipement fait effort pour
98
^^
LA MARSEILLAISE, par Rude {Cliché Giraudon).
les rejoindre ; car tout ce qui possède quelque
vigueur doit marcher au combat. Un autre vieil-
lard accablé d'années suit de ses vœux les soldats,
et le geste de sa main semble répéter les conseils
que leur donna son expérience.
Quatrième phase. Un archer ploie son dos mus-
culeux pour bander son arme. Un clairon jette
aux troupes une sonnerie frénétique. Le vent fait
claquer les étendards; les lances toutes ensemble
se couchent en avant. Le signal est donné et
déjà la lutte commence.
Ainsi, là encore, c'est une véritable composition
dramatique qui vient d'être jouée devant nous.
Mais tandis que V Embarquement pour Cythère évo-
quait les délicates comédies de Marivaux, la Mar-
seillaise est une large tragédie cornélienne. Je ne
sais d'ailleurs laquelle des deux œuvres je préfère :
car il v a autant de génie dans l'une que dans
l'autre.
Et me regardant avec une nuance de défi malicieux :
— Vous ne direz plus, je pense, que la sculp-
ture et la peinture sont incapables de rivaliser
avec le théâtre }
lOI
— Assurément non !
A ce moment j'aperçus dans le carton, ou il re-
classait la reproduction de la Marseillaise, une pho-
tographie de ses admirables Bourgeois de Calais.
— Pour vous prouver, repris~je, que j'ai profité
de votre enseignement, laissez-moi en faire V appli-
cation à lune de vos plus belles œuvres: car les
principes que vous venez de me révéler, je vols
bien que vous-même les avez mis en pratique.
Dans vos Bourgeois de Calais que voici, ion
reconnaît une succession scénique toute semblable à
celle que vous avez notée dans les chefs-d'œuvre de
Watt eau et de Rude.
Celui de vos personnages qui occupe la place du
milieu attire d'abord les regards. C'est, à n'en pas
douter, Eustache de Saint-Pierre. Il incline sa tête
grave aux longs cheveux vénérables. Il n'a nulle
hésitation, nulle crainte. Il avance posément, les
yeux tournés en dedans, sur son âme. S'il vacille
un peu, c'est à cause des privations qu'il a endurées
pendant un long siège. C'est lui qui inspire les autres:
c'est lui qui s'est offert le premier pour faire partie
des six notables dont la mort, selon la condition du
vainqueur, doit sauver leurs concitoyens du massacre.
I02
EUSTACHE DEISAJNT-PIERRE, par A. Rodin (Cliché Bullo^).
IQ^
UN DES BOURGEOIS DE CALAIS,par A. Rodin (Cliché Bulloi{).
'4
\0^
L^A' DES BOURGEOIS DE CALAIS, par A. Rodin (Cliché Bulloîi).
tk
UN DES BOURGEOIS DE CALAIS, par A. Rodin {Cliché Bulloi^).
UN DES BOURGEOIS DE CALAIS, par A Rodin {Cliché Bulloi).
ll^
Le bourgeois qui est à côté de lui n'est pas moins
l'aillant. Mais s'il ne se lamente pas sur lui-même,
la capitulation de sa cité lui cause une affreuse
douleur. Tenant en main la clé qu'il va remettre
aux Anglais, il raidit tout son corps pour trouver
la force de supporter l'humiliation inévitable.
Sur le même plan qu'eux, à gauche, l'on voit un
homme qui est moins courageux; car il marche
presque trop vite et l'on dirait qu'ayant pris sa
résolution, il cherche à abréger le plus possible le
temps qui le sépare du supplice.
Et par derrière ceux-ci vient un bourgeois qui,
serrant son crâne dans ses deux mains, s'abandonne
a un violent désespoir. Peut-être songe-t-il à sa
femme, à ses enfants, à ceux qui lui sont chers, à
ceux qu'il va laisser sans appui dans l'existence.
Un cinquième notable passe sa main devant ses
yeux comme pour dissiper un cauchemar effrayant.
Et il trébuche, tant la mort l'épouvante.
Enfin voici un sixième bourgeois plus jeune que
I les autres. Il paraît encore indécis. Un souci terrible
contracte son visage. Est-ce l'image de son amante
qui occupe sa pensée?... Mais ses compagnons mar-
chent : il les rejoint et il allonge le cou comme pour
le tendre à la hache du Sort.
ii3
D'ailleurs, bien que ces trois Calaisiens soient
moins braves que les trois premiers, ils ne méritent
pas moins d'admiration. Car leur dévouement est
d'autant plus méritoire qu'il leur coûte davantage.
Ainsi, à travers toute la série de vos Bourgeois,
Von suit Faction plus ou moins prompte que F auto-
rité et r exemple d'Eustache de Saint-Pierre exercent
sur eux selon la trempe de leur âme. On les voit
qui, gagnés de proche en proche par son influence y
se décident successivement à marcher.
Et c'est là, sans conteste, la meilleure confirma-
tion de vos idées sur la valeur scénique de Fart. .
— Si votre bienveillance pour mon œuvre
n'était excessive, je conviendrais, mon cher Gsell,
que vous avez parfaitement discerné mes inten-
tions.
Vous avez surtout très bien remarqué l'éche-
lonnement de mes Bourgeois d'après leur degré
d'héroïsme. Pour accuser plus encore cet effet, je
voulais, vous le savez sans doute, faire sceller mes
statues, les unes derrière les autres devant l'Hôtel
de Ville de Calais, à même les dalles de la place,
comme un vivant chapelet de souffrance et de
sacrifice.
II I
Mes personnages auraient ainsi paru se diriger de
la Maison municipale vers le camp d'Edouard III ;
et les Calaisiens d'aujourd'hui qui les auraient
LES BOURGEOIS DE CALAIS, par A. Rodin {Cliché Bullo)^).
presque coudoyés eussent mieux senti la solidarité
traditionnelle qui les lie à ces héros. C'eût été,
je crois, d'une impression puissante. Mais on re-
jeta mon projet et l'on m'imposa un piédestal
ii5
aussi disgracieux que superflu. L'on eut tort, j'en
suis sûr.
— Les artistes, lui dis-je, ont hélas! toujours à
compter avec la routine de V opinion. Trop heureux
s'ils peuvent réaliser une partie de leurs beaux
rêves !
I ir.
CHAPITRE V
W^
LE DESSIN ET LA COULEUR
^oDiN a toujours beaucoup dessiné. Il
s'est servi soit de la plume, soit du
crayon, o/l ut refois il traçait un con-
tour à la plume, puis il ajoutait
avec le pinceau des noirs et des blancs.
Les gouaches ainsi exécutées ressemblaient à des
copies de bas-reliefs ou à des groupes sculptés en
ronde bosse. C'étaient purement des visions de sta-
tuaire.
Depuis, il a utilisé le crayon pour dessiner des nus
sur lesquels il a étendu des teintes de couleur chair.
Ces dessins offrent plus de liberté que les premiers.
Les attitudes y sont moins arrêtées, plus fugitives.
Ce sont plutôt des visions de peintre. Les traits en
119
sont parfois étrangement frénétiques. Il arrive qu'un
l corps tout entier soit serti d'une ligne unique lan-
\cée d'un seul jet. On reconnaît l'impatience d'un
artiste qui a craint de laisser échapper une impres-
sion très passagère. La teinte de la peau est lavée
en trois ou quatre balafres qui sabrent le torse et les
membres : le modelé est sommairement produit par
le dépôt plus ou moins épais que forme la couleur
en séchant; d'ailleurs le pinceau est si brusque
qu'il ne prend même pas le temps de ramasser les
gouttes entraînées au bas de chaque touche. Ces
croquis fixent des gestes très rapides ou bien des
flexions si transitoires qu'à peine l'œil a-t-il pu en
saisir l'ensemble pendant une demi-seconde. Ce ne
sont plus des lignes, ce n'est plus de la couleur :
c'est du mouvement, c'est de la vie.
Plus récemment encore, l^odin continuant à faire
usage du crayon, a cessé de modeler avec le pin-
ceau. Il s'est contenté d'indiquer l'ombre en estom-
pant avec le doigt les traits du contour. Ce frottis
gris argenté enveloppe les formes comme d'un nuage:
il les rend plus légères et comme irréelles: il les
baigne de poésie et de mystère. Ce sont ces dernières
études qui, je crois, sont les plus belles. Elles sont
à la fois lumineuses, vivantes et pleines de charme.
1 20
LA VÉRITÉ, dessin inédit de A. Rodin.
m
Comme j'en regardais plusieurs sous les yeux
mêmes de 'T{pdin, je lui dis combien elles différaient
des dessins fignolés qui d'habitude recueillent les
suffrages du public.
Il est vrai, me répondit-il, que ce qui plait sur-
tout aux ignorants c'est l'inexpressive minutie de
^'exécution et la fausse noblesse des gestes. Le vul-
gaire ne comprend rien à un résumé hardi qui passe
rapidement sur les détails inutiles pour ne s'atta-
cher qu'à la vérité de l'ensemble. Il ne comprend
rien non plus à l'observation sincère qui dédaigne
les poses théâtrales pour ne s'intéresser qu'aux atti-
tudes toutes simples et bien plus émouvantes de
la vie réelle.
Il règne au sujet du dessin des erreurs qu'il est
difficile de redresser.
On s'imagine que le dessin peut être beau en lui-
même^ Il ne l'est que par les vérités, par les senti-
ments qu'il traduit.'^ L'on admire les artistes, forts
en thème, qui calligraphient des contours dénués
de signification et qui campent prétentieusement
leurs personnages. On s'extasie sur des poses qu'on
ne remarque jamais dans la nature et qu'on juge
artistiques parce qu'elles rappellent ces déhanche-
123
ments auxquels se livrent les modèles italiens quand
ils sollicitent des séances. C'est là ce qu'on nomme
ordinairement le beau dessin. Ce n'est en réalité
que de la prestidigitation bonne pour émerveiller
les badauds.
Il en est du dessin en art comme du style en
littérature. Le style qui se manière, qui se guindé
pour se faire remarquer, est mauvais. 11 n'y a de
bon style que celui qui se fait oublier pour concen-
trer sur le sujet traité, sur l'émotion rendue toute
l'attention du lecteur.
L'artiste qui fait parade de son dessin, l'écrivain
qui veut attirer la louange sur son stvle ressem-
blent à des soldats qui se pavaneraient sous leur
uniforme, mais refuseraient d'aller à la bataille, ou
bien à des cultivateurs qui fourbiraient constam-
ment le soc de leur charrue pour le faire briller, au
lieu de l'enfoncer en terre.
Le dessin, le style vraiment beaux sont ceux qu'on
ne pense même pas à louer, tant on est pris par
l'intérêt de ce qu'ils expriment. De même, pour
la couleur. Il n'y a réellement ni beau style, ni
beau dessin, ni belle couleur: il n'y a qu'une seule
beauté, celle de la vérité qui se révèle. Et quand
une vérité, quand une idée profonde, quand un
\2.\
^
lli»
Dessin inàiit de A. Rodin.
sentiment puissant
éclate dans une œuvre
littéraire ou artistique,
il est de toute évidence
que le style ou la cou- R
leur et le dessin en
sont excellents ; mais
cette qualité ne leur
vient que par reflet de
la vérité.
On admire le dessin
de Raphaël et l'on a
raison : mais ce n'est
pas en lui-même qu'il
faut l'admirer, ce n'est
pas pour des lignes
équilibrées avec plus
ou moins d'adresse :
on doit l'aimer pour ce
qu'il signifie : ce qui
en fait tout le mérite,
c'est la sérénité déli-
cieuse de l'âme qui
voyait par les yeux de
Raphaël et s'exprimait
DESSm
DE
MICHEL ANGE
(Louvre-l
127
par sa main, c'est Tamour qui semble s'épancher de
son cœur sur toute la nature. Ceux qui, n'ayant point
cette tendresse, ont cherché à emprunter au maitre
d'Urbino ses cadences linéaires et les gestes de ses per-
sonnages n'ont exécuté que des pastiches très fades.
/ Ce qu'on doit admirer dans le dessin de Michel
Ange, ce ne sont pas les traits en eux-mêmes, ce
ne sont pas des raccourcis audacieux et des ana-
tomies savantes, c'est la puissance grondante et
^désespérée de ce Titar/ Les imitateurs de Buona-
rotti qui, sans avoir son âme, ont copié en peinture
ses attitudes arc-boutées et ses musculatures ten-
dues, sont tombés dans le ridicule.
Ce qu'on doit admirer dans la coloration du
Titien, ce n'est pas une harmonie plus ou moins
agréable: c'est le sens qu'elle présente: elle n'a de
véritable agrément que parce qu'elle donne l'idée
d'une souveraineté somptueuse et dominatrice. La
vraie beauté de la coloration du Véronèse vient
de ce qu'elle évoque par la finesse de son chatoie-
ment argenté l'élégante cordialité des fêtes patri-
ciennes. Les couleurs de Rubens ne sont rien en
elles-mêmes : leur flamboiement serait vain s'il ne
donnait l'impression de la vie, du bonheur et de
la robuste sensualité.
12a
DESSIN DE MICHEL ANGE {Louvre, Cliché Giraudon).
'7
Il n'existe peut-être aucune œuvre d'art qui
tienne son charme du seul balancement des lignes
ou des tons et qui s'adresse uniquement aux yeux.
Si, par exemple, les vitraux du douzième et du
treizième siècle ravissent les regards par le velours
de leurs bleus profonds, par la caresse de leurs
violets si doux et de leurs carmins si chauds, c'est
que ces tons traduisent la félicité mystique dont
les pieux artistes de ces époques espéraient jouir
dans le ciel de leurs rêves. Si certaines poteries
persanes semées d'œillets de couleur turquoise
sont des merveilles adorables, c'est que, par un
étrange effet, leurs nuances transportent l'âme
dans je ne sais quelle vallée de songe et de féerie.
Ainsi tout dessin et tout ensemble de couleurs
offrent une signification sans laquelle ils n'auraient
aucune beauté.
— Mais ne craignez-vous pas que le dédain du
métier en art...
— Qui vous parle de le dédaigner.? Sans doute
^le métier n'est qu'un moyen. Mais l'artiste qui le
néglige n'atteindra jamais son but, qui est l'inter-
prétation du sentiment, de l'idée. Il en sera de
lOI
cet artiste comme d'un cavalier qui oublierait de
donner de l'avoine à sa monture.
Il est trop évident que si le dessin manque, si
la couleur est fausse, la plus puissante émotion
sera incapable de s'exprimer. Les incorrections
d'anatomie feront rire, alors que l'artiste voudrait
être touchant. C'est la disgrâce qu'encourent au-
jourd'hui beaucoup de jeunes artistes. Comme ils
n'ont point fait d'études sérieuses, leur inhabileté
les trahit à chaque instant. Leurs intentions sont
bonnes, mais un bras trop court, une jambe ca-
gneuse, une perspective inexacte rebute les spec-
tateurs.
C'est qu'en effet aucune inspiration subite ne
saurait remplacer le long travail indispensable pour
donner aux yeux la connaissance des formes et des
proportions et pour rendre la main docile à tous
les ordres du sentiment.
Et quand je dis que le métier doit se faire ou-
blier, mon idée n'est point du tout que l'artiste
puisse se passer de science.
I Au contraire, il faut posséder une technique
(consommée pour dissimuler ce qu'on sait. Sans
doute, pour le vulgaire, les jongleurs qui exécu-
tent des fioritures avec leur cravon ou qui con-
1.S2
fectionnent d'étourdissantes pyrotechnies de cou-
leurs •ou qui écrivent des phrases émaillées de
mots bizarres^ sont les plus habiles gens du monde.
jMais la grande difficulté et le comble de l'art, c'est
le dessiner, de peindre, d'écrire avec naturel et
implicite.
Vous venez de voir une peinture, vous venez
de lire une page ; vous n'avez pris garde ni au
dessin, ni à la coloration, ni au style, mais vous
êtes ému jusqu'au fond du cœur. N'ayez crainte
de vous tromper : le dessin, la coloration, le style
sont d'une technique parfaite.
— Pourtant^ maître, ne peut-il arriver que des
chefs-d'œuvre très touchants pèchent par quelque
faiblesse de métier i^ Ne dit-on pas, par exemple,
que les tableaux de Raphaël sont souvent d'une co-
loration mauvaise, et ceux de Rembrandt d'un des-
sin discutable ?
— L'on a tort, croyez-moi.
Si les chefs-d'œuvre de Raphaël ravissent l'âme,
c'est que tout en eux, la couleur aussi bien que
le dessin, contribue à cet enchantement.
Regardez le petit Saint Georges du Louvre, le
i33
Parnasse du Vatican, regardez les cartons de ta-
pisserie du musée de South Kensington : Tharmo-
nie de ces œuvres est charmante. La couleur du
Sanzio est tout autre que celle de Rembrandt ;
mais elle est précisément celle que réclame son
inspiration. Elle est claire et émaillée. Elle offre
des tonalités fraîches, fleuries et joyeuses. Elle a
la jeunesse éternelle de Raphaël lui-même. Elle
semble imaginaire, mais c'est que la vérité obser-
vée par le peintre d'Urbino n'est point celle des
choses purement matérielles; c'est le domaine des
sentiments, c'est une région où les formes et les
couleurs sont transfigurées par la lumière de
ramour.
Sans doute, un réaliste intransigeant pourrait
juger cette coloration inexacte ; mais les poètes
La trouvent juste. Et ce qui est certain, c'est que
la coloration de Rembrandt ou celle de Rubens
alliée au dessin de Raphaël serait ridicule et mons-
trueuse.
De même le dessin de Rembrandt diflere de
celui de Raphaël ; mais il n'est pas moins bon.
Autant les lignes du Sanzio sont douces et pures^
autant celles de Rembrandt sont souvent rudes
et heurtées. La vision du grand Hollandais s'ar-
i34
DESSIN DE REMBRANDT {Britisk Muséum, Cliché Anderson).
l'bb
rête aux rugosités des vêtements, aux aspérités
des vieux visages, aux callosités des mains plé-
béiennes : car, pour Rembrandt, la beauté n'est
que l'antithèse constatée entre la trivialité de l'en-
veloppe physique et le rayonnement intérieur. Or
comment montrerait-il cette beauté faite de lai-
deur apparente et de grandeur morale, s'il cher-
chait à rivaliser d'élégance avec Raphaël ?
Reconnaissez donc que son dessin est parfait
parce qu'il correspond absolument aux exigences
de sa pensée.
— Ainsi, selon vous, c'est une erreur de croire
qu'un même artiste ne peut être à la fois bon colo-
riste et bon dessinateur.
— Assurément, et je ne sais comment s'est
établi ce préjugé qui jouit encore actuellement
d'un tel crédit.
Si les maîtres sont éloquents, s'ils s'emparent
de nous, il est clair que c'est parce qu'ils pos-
sèdent exactement tous les moyens d'expression
qui leur sont nécessaires.
Je viens de vous le prouver pour Raphaël et
pour Rembrandt. La même démonstration pour-
107
18
rait se faire au sujet de tous les grands artistes.
On a accusé, par exemple, Delacroix de ne pas
savoir dessiner. La vérité, au contraire, est que
son dessin se marie merveilleusement avec sa cou-
leur : comme elle, il est saccadé, fiévreux, exalté ;
il a des vivacités, des emportements ; comme elle,
il est parfois dément : et c'est alors qu'il est le
plus beau. Coloris et dessin, l'on ne peut admirer
l'un sans l'autre : car ils ne font qu'un.
Ce qui trompe les demi-connaisseurs, c'est qu'ils
n'admettent qu'un seul genre de dessin : celui de
Raphaël ; ou plutôt ce n'est même pas celui de
Raphaël qu'ils admirent, mais celui de ses imita-
teurs, celui de David et d'Ingres... En réalité, il y a
autant de dessins et de coloris qu'il y a d'artistes.
Albert Durer, dit-on parfois, a une couleur dure
et sèche. Non point. Mais c'est un Allemand ; c'est
un généralisateur : ses compositions sont précises
comme des constructions logiques ; ses person-
nages sont solides comme des types essentiels.
Voilà pourquoi son dessin est si appuyé et sa cou-
leur si volontaire.
Holbcin est de la même école : son dessin n'a
pas la grûce florentine ; son coloris n'a point le
charme vénitien ; mais ligne et couleur ont chez
i38
lui une puissance, une gravité, une signification
intérieure qu'on ne trouve peut-être chez nul
autre peintre.
En général, on peut dire que, chez les artistes
très réfléchis comme ceux-là, le dessin est parti-
culièrement serré et la couleur est d'une rigueur
qui s'impose comme la vérité des mathématiques.
Chez d'autres artistes au contraire, chez ceux
qui sont les poètes du cœur, comme Raphaël, le
Corrège, André del Sarte, la ligne a plus de sou-
plesse et la couleur plus de tendresse câline.
Chez d'autres encore qu'on nomme ordinaire-
ment des réalistes, c'est-à-dire dont la sensibilité
est plus extérieure, chez Rubens, Velazquez, Rem-
brandt, par exemple, la ligne a une allure vivante
avec des brusqueries et des repos, et la couleur
tantôt éclate en fanfares de soleil, tantôt s'atténue
en sourdines de brume.
\ Ainsi, les moyens d'expression des génies diffè-
rent autant que leurs âmes mêmes, et l'on ne
peut nullement dire que chez tels d'entre eux le
dessin et le coloris soient meilleurs ou moins bons
que chez d'autres.
— Fort bien, maître ; mais en supprimant i'ha-
,39
bituelle classification des artistes en dessinateurs et
en coloristes, vous ne songez pas que vous allez
beaucoup embarrasser les pauvres critiques d'art, à
qui elle rend tant de services.
Par bonheur, il me semble que, dans vos paroles
mêmes, les amateurs de catégories pourraient trou-
ver un nouveau principe de classement.
La couleur et le dessin, dites-vous, ne sont que
des moyens, et c'est l'âme des artistes qu'il importe
de connaître. C'est donc, je crois, d'après leur tour-
nure d'esprit qu'il conviendrait de grouper les
peintres.
— Il est vrai.
— L'on pourrait, par exemple, réunir ceux qui,.
comme Albert Durer et Holbein, sont des logiciens.
L'on ferait une classe à part de ceux chez qui pré-
domine le sentiment : Raphaël, le Corrège, André
del Sarte, que vous venez de nommer ensemble, figu-
reraient en première ligne parmi les élégiaques.
Une autre classe serait constituée par les maîtres qui
s'intéressent à l'existence active, à la vie courante,
et le trio de Rubens, de Velazquez et de Rem-
brandt en serait la plus belle constellation.
' I'
Enfin un quatrième groupe pourrait rassembler
des artistes tels que Claude Lorrain et Turner, qui
considèrent la nature comme un tissu de visions
lumineuses et fugitives.
— Sans doute, mon cher ami. Une telle classi-
fication ne manquerait pas d'ingéniosité et elle
serait en tout cas plus juste que celle qui distin-
gue les coloristes des dessinateurs.
Cependant, à cause de la complexité même de
l'art ou plutôt des âmes humaines qui prennent
l'art pour langage, toute division risque d'être
vaine. Ainsi Rembrandt est souvent un sublime
poète, et Raphaël souvent un réaliste vigoureux.
Efforçons-nous de comprendre les maîtres,
aimons-les, enivrons-nous de leur génie ; mais,
n'est-ce pas, gardons-nous de les étiqueter comme
des drogues de pharmacien.
141
CHAPITRE VI
iH^
uV^^
LA BEAUTÉ DE LA FEMME
'HOTEL de ^iron, qui naguère encore
était le Couvent du Sacré-Cœur, est,
comme l'on sait, occupé, à l'heure
présente, par des locataires, au nom-
bre desquels est le statuaire 'T^odin.
Le maître a d'autres ateliers à cMeudon et à
T^aris, au T)épôt des Marbres ; mais il a une pré-
dilection pour celui-ci.
C'est, à vrai dire, le plus beau séjour qu'un artiste
puisse rêver. L'auteur du Penseur dispose là de
plusieurs vastes salles très élevées, aux lambris
blancs, ornés de moulures charmantes et de filets
d'or.
L'une de ces pièces, celle oii il travaille, est en
145
10
rotonde et donne par de hautes portes-fenêtres sur
un admirable jardin.
depuis plusieurs années, ce terrain est laissé à
l'abandon. oMais l'on distingue encore, parmi les
herbes folles, les anciennes lignes de buis qui bor-
daient les allées, l'on discerne sous des vignes fan-
tasques des tonnelles aux treillages verdis, et à
chaque printemps, dans les plates-bandes, les fleurs
reparaissent vivaces au milieu des graminées. I^en
n'est plus délicieusement mélancolique que cet effa-
cement progressif du travail humain sous la nature
libre.
oA l'hôtel de '^iron, l^pdin passe presque tout
son temps à dessiner.
T>ans cette retraite monastique, il se plaît à s'isoler
devant la nudité de belles jeunes femmes et à con-
signer en d'innombrables esquisses au crayon les
souples attitudes qu'elles prennent devant lui.
Là ail des vierges firent leur éducation sous la tu-
telle de saintes filles, le puissant statuaire honore de
sa ferveur la beauté physique, et sa passion pour l'art
n'est pas moins dévote assurément que la piété dans
laquelle furent instruites les élèves du Sacré-Cœur.
Un soir, je regardais avec lui une série de ses
études et j'admirais les harmonieuses arabesques par
..,6
lesquelles il avait reproduit sur le papier les divers
rythmes du corps humain.
Les contours lancés d'un jet évoquaient la fougue
ou l'abandon des mouvements, et son pouce, qui était
revenu sur les traits pour les estomper, avait inter-
prété par un très léger nuage le charme du modelé.
En me montrant ses dessins, il revoyait en esprit
les modèles d'après lesquels il les avait exécutés et
à tout moment il s'écriait :
— Oh! les épaules de celle-là, quel ravisse-
ment! C'est une courbe d'une parfaite beauté...
Mon dessin est trop lourd !... J'ai bien essayé,...
mais!... Tenez! voici une seconde tentative d'après
la même femme : cela se rapproche davantage,...
et pourtant!
Et regardez la gorge de celle-ci : l'adorable
élégance de ce renflement : c'est d'une grâce
presque irréelle!
Et les hanches de cette autre : quelle merveil-
leuse ondulation! Quel exquis enveloppement des
muscles dans la suavité de la surface! C'est à se
prosterner devant!
Ses regards se perdaient dans la contemplation de
147
par A. Hudln {.Cliché Druit).
ses souvenirs : on eut dit un
Oriental au Jardin de oMa-
homet.
— Maître, lui deman-
dai-je, trouvez-vous facile-
ment de beaux modèles ?
— Oui.
— La beauté nest donc
pas très rare dans notre
contrée ?
— Non, vous dis-je.
— Et se conserve-t-elle
longtemps ^
— Elle change vite. Je
ne dirai point que la femme
est comme un paysage que
modifie sans cesse l'incli-
naison du soleil ; mais la
comparaison est presque
juste.
148
La vraie jeunesse, celle
de la puberté virginale,
celle où le corps, plein de
sève toute neuve, se ras-
semble dans sa svelte fierté
et semble à la fois craindre
et appeler l'amour, ce mo-
ment-là ne dure guère que
quelques mois.
Sans parler même des
déformations de la mater-
nité, la fatigue du désir et
la fièvre de la passion dé-
tendent rapidement les tis-
sus et relâchent les lignes.
La jeune fille devient fem-
me : c'est une autre sorte
de beauté, admirable en-
core,mais cependant moins
pure.
— oMais, dites-moi, ne
pensez-vous pas que la
beauté antique surpassait
de beaucoup celle de notre
TORSE DE FEMME
par A. Rodin (Cliché Druet).
149
temps et que les femmes modernes sont loin d*égaler
celles qui posaient devant T^hidias ?
— Point du tout!
— T^ourtant la perfection des Vénus grecques...
— Les artistes d'alors avaient des yeux pour la
voir, tandis que ceux d'aujourd'hui sont aveugles,
voilà toute la différence. Les femmes grecques
étaient belles, mais leur beauté résidait surtout dans
la pensée des sculpteurs qui les représentaient.
Il y a aujourd'hui^des femmes toutes pareilles.
Ce sont principalement les Européennes du Sud.
Les Italiennes modernes, par exemple, appartien-
nent au même type méditerranéen que les mo-
dèles de Phidias. Ce type a pour caractère essen-
tiel l'égalité de largeur des épaules et du bassin.
— cM^/s les invasions des barbares dans le
monde romain n ont-elles pas altéré par des croise-
ments la beauté antique ?
— Non. A supposer que les races barbares
fussent moins belles, moins bien équilibrées que
i5(
les races méditerranéennes, ce qui est possible, le
temps s'est chargé de nettoyer les tares produites
par les mélanges de sang et de faire reparaître
l'harmonie du type ancien.
Dans l'union du beau et du laid, c'est toujours
le beau qui finit par triompher : la Nature, par
une loi divine, revient constamment vers le meil-
leur, tend sans cesse vers le parfait.
A côté du type méditerranéen, existe d'ailleurs
un type septentrional^ auquel appartiennent beau-
coup de Françaises ainsi que les femmes des
races germaniques et slaves.
Dans ce type, le bassin est fortement développé
et les épaules sont plus étroites : c'est la struc-
ture que vous observez, par exemple, chez les
nymphes de Jean Goujon, chez la Vénus du
Jugement de Taris peint par Watteau, chez la
T>iane de Houdon.
En outre, la poitrine est généralement inclinée
en avant, tandis que, dans le type antique et mé-
diterranéen, le thorax se redresse au contraire.
A vrai dire, tous les types humains, toutes les
races ont leur beauté. Il suffit de la découvrir.
J'ai dessiné avec un plaisir infini les petites
danseuses Cambodgiennes qui vinrent naguère à
i5i
Paris avec leur souverain. Les gestes menus de
leurs membres graciles étaient d'une séduction
étrange et merveilleuse.
J'ai fait des études d'après l'actrice japonaise
Hanako. Elle n'a point du tout de graisse. Ses
muscles sont découpés et saillants comme ceux
des petits chiens qu'on nomme fox-terriers : ses
tendons sont si forts, que les articulations aux-
quelles ils s'attachent ont une grosseur égale à
celle des membres eux-mêmes. Elle est tellement
robuste qu'elle peut rester aussi longtemps qu'elle
le veut sur une seule jambe en levant l'autre
devant elle à angle droit. Elle paraît ainsi enra-
cinée dans le sol comme un arbre. Elle a donc
une anatomie tout autre que celle des Euro-
péennes, mais cependant fort belle aussi dans sa
puissance singulière.
Un instant après, reprenant une idée qui lui est
chère y il me dit :
— En somme, la Beauté est partout. Ce n'est
point elle qui manque à nos yeux, mais nos yeux
qui manquent à l'apercevoir.
La Beauté, c'est le caractère et l'expression.
l52
TORSE
DE
FEMME
par
A. Rodin.
w^
Or, il n'y a rien dans la Nature qui ait plus de
caractère que le corps humain. Il évoque par sa
force ou par sa grâce les images les plus variées.
Par moment, il ressemble à une fleur : la flexion
du torse imite la tige, le sourire des seins, de la
tête et l'éclat de la chevelure repondent à l'épa-
nouissement de la corolle. Par moment, il rap-
pelle une souple liane, un arbuste à la cambrure
fine et hardie : — En te voyant, dit Ulysse à
Nausicaa, je crois revoir certain palmier qui à
fDélos, près de l autel d'oApollon, était monté de
\erre d'un jet puissant vers le ciel.
D'autres fois, le corps humain courbé en arrière
est comme un ressort, comme un bel arc sur
lequel Éros ajuste ses flèches invisibles.
D'autres fois encore c'est une urne. J'ai sou-
vent fait asseoir par terre un modèle en lui
demandant de tourner le dos de mon côté, jambes
et bras ramenés en avant. Dans cette position, la
silhouette du dos qui s'amincit à la taille et s'élar-
git aux hanches apparaît seule, et cela figure un
vase au galbe exquis, l'amphore qui contient dans
ses flancs la vie de l'avenir.
Le corps humain, c'est surtout le miroir de
l'âme et de là vient sa plus grande beauté :
IDD
Chair de la femme, argile idéale, ô merveille,
O pénétration sublime de l'esprit
Dans le limon que l'Etre ineffable pétrit,
iMatière où l'âme brille à travers son suaire,
Boue où l'on voit les doigts du divin statuaire,
Fange auguste appelant les baisers et le cœur,
Si sainte qu'on ne sait, tant l'amour est vainqueur,
Tant l'àme est, vers ce lit mystérieux, poussée.
Si cette volupté n'est pas une pensée,
Et qu'on ne peut, à l'heure où les sens sont en feu,
Etreindre la Beauté sans croire embrasser Dieu!
Oui, Victor Hugo l'a bien compris ! Ce que
nous adorons dans le corps humain, c'est encore
plus que sa forme si belle, la flamme intérieure
qui semble l'illuminer par transparence.
i56
CHAPITRE VII
\^
rA
AMES DE JADIS, AMES D'AUJOURD'HUI
L y a quelques jours, j'accompagnai
au Louvre Auguste l^odin qui allait
y revoir les bustes de Houdon.
qA peine fûmes-nous devant le
Voltaire :
— Quelle merveille ! s'écria le maître. C'est la
personnification de la malice.
Les regards légèrement obliques semblent
guetter quelque adversaire. Le nez pointu res-
semble à celui d'un renard : il paraît se tirebou-
chonner pour flairer, de côté et d'autre, les abus
et les ridicules ; on le voit palpiter. Et la bouche :
quel chef-d'œuvre ! Elle est encadrée par deux sil-
i59
Ions d'ironie. Elle a Tair
de mâchonner je ne sais
quel sarcasme.
Une vieille commère
très rusée, voilà l'im-
pression produite par
ce Voltaire à la fois si
vif, si malingre et si
peu masculin.
Ety après un moment
de contemplation ;.
— Ces yeux! j'y re-
viens... Ils sont dia-
phanes. Ils sont lumi-
neux.
On pourrait d'ailleurs
en dire autant h propos
de tous les bustes de Houdon. Ce sculpteur a
su rendre mieux qu'un peintre ou qu'un pastel-
liste la transparence des prunelles. Il les a per-
forées, taraudées, incisées ; il y a soulevé des
bavochures spirituelles et singulières, qui, s'éclai-
rant ou s'assombrissant, imitent à s'y méprendre
VOLTAJHE, par Houdon, Louvre.
{Cliché Giraudon.)
]()(]
e scintillement du jour dans la pupille. Et quelle
diversité dans les regards de tous ces masques.
Finesse chez Voltaire, bonhomie chez Franklin,
autorité chez Mirabeau, gravité chez Washington,
tendresse joyeuse chez Mme Houdon, espièglerie
chez la fille du sculpteur et chez les deux ravis-
sants petits Brongniart.
Le regard, c'est plus de la moitié de l'expres-
sion pour ce statuaire. A travers les yeux, il
déchiffrait les âmes. Et elles ne gardaient pour
lui aucun secret. Aussi, point rt'est besoin de se
demander si ses bustes étaient ressemblants.
A ce mot, j'arrêtai l^pdin.
— Vous jugez donc que la ressemblance est une
qualité très importante ^
— Certes,... indispensable!
— Beaucoup d'artistes disent pourtant que des
bustes et des portraits dépourvus de ressemblance
peuvent être fort beaux. Je me rappelle a ce sujet
un mot qu'on prête à Henner. Comme une dame se
plaignait à lui que le portrait qu'il venait de peindre
d'après elle n'était pas ressemblant : Hé ! Matame, ré-
i6i
21
pondit-il dans son jar-
gon alsacien, quand
fous serez morte, vos
héritiers . s'estime-
ront heureux de bos-
séder un beau por-
trait beint par Henner
et s'inquiéteront fort
peu de savoir s'il
vous ressemblait.
— Il se peut que
ce peintre ait ainsi
parlé, mais c'était
sans doute une bou-
tade qui ne répon-
dait pas à sa pensée :
car je ne puis croire qu'il eût des idées fausses
sur un art où il montra beaucoup de talent.
Il faut d'ailleurs s'entendre sur le genre de res-
semblance qu'exigent le portrait et le buste.
Si l'artiste ne reproduit que des traits superfi-
ciels comme le peut faire la photographie, s'il
consigne avec exactitude les divers linéaments
d'une physionomie, mais sans les rapporter à un
caractère, il ne mérite nullement qu'on l'admire.
M'" BRONGNIART, par Houdon, Louvre.
(Cliché GiraudoH.)
162
La ressemblance qu'il doit obtenir est celle de
l'âme; c'est celle-là seule qui importe : c'est celle-là
Ique le sculpteur ou le peintre doit aller chercher
à travers celle du masque.
En un mot, il faut que tous les traits soient
âpressifs, c'est-à-dire utiles à la révélation d'une
nscience.
— ÎMais narrive-t-il point parfois que le visage
soit en désaccord avec l'âme ^
— Jamais.
— Pourtant souvenez-vous du précepte de La
Fontaine :
Il ne faut point juger les gens sur V apparence.
— Cette maxime, à mon sens, ne s'adresse
qu'aux observateurs frivoles. Car l'apparence peut
tromper leur examen hâtif. La Fontaine écrit que
le souriceau prit le chat pour la plus douce des
créatures ; mais il parle d'un souriceau, c'est-à-
dire d'un écervelé qui manque d'esprit critique.
L'aspect même du chat avertit quiconque l'étudié
i63
attentivement qu'il y a de la cruauté cachée sous
cette somnolence hypocrite. Un physionomiste
sait parfaitement distinguer entre un air patelin et
un air de bonté réelle, et c'est précisément le rôle
de l'artiste de faire apparaître la vérité, même sous
la dissimulation.
A vrai dire, il n'y a pas de travail artistique qui
réclame tant de perspicacité que le buste et le
portrait. On croit parfois que le métier d'artiste
demande plus d'habileté manuelle que d'intelli-
gence. Il suffit de regarder un bon buste pour
revenir de cette erreur. Une telle œuvre vaut une
biographie. Les bustes de Houdon, par exemple,
sont écrits comme des chapitres de Mémoires.
Époque, race, profession, caractère personnel,
tout y est indiqué.
Voici Rousseau en face de Voltaire. Beaucoup
de finesse dans le regard. C'est la qualité com-
mune de tous les personnages du dix-huitième
siècle. Ce sont des critiques : ils contrôlent tous
les principes jusqu'alors admis; ils ont des yeux
scrutateurs.
Maintenant l'origine. C'est le plébéien genevois.
Autant Voltaire est aristocratique et distingué,
autant Kousseau est rude et presque vulgaire :
164
k
pommettes saillantes, nez court, menton carre :
on reconnaît le fils d'horloger et l'ancien domes-
tique.
Profession. C'est le philosophe : front incliné et
méditatif; allure antique accusée par la bandelette
classique qui ceint la tête : un aspect volontaire-
ment sauvage, cheveux négligés, une certaine res-
semblance avec quelque Diogène ou quelque Mé-
nippe : c'est le prédicateur du retour à la Nature
et à la vie primitive.
Le caractère individuel. Une crispation générale
de la face: c'est le misanthrope; sourcils contrac-
tés, barre soucieuse sur le front : c'est l'homme qui
se plaint, et souvent avec raison, d'être persécuté.
Je vous demande si ce n'est pas là le meilleur
commentaire des Confessions.
Mirabeau.
L'époque. Attitude provocante, perruque en
désordre, costume débraillé. -Un souffle de tem-
pête révolutionnaire passe sur ce fauve prêt à
rugir.
L'origine. Un aspect dominateur, de beaux sour-
cils bien arqués, un front hautain : c'est l'ancien
aristocrate. Mais la lourdeur démocratique des
joues criblées de petite vérole et du cou engoncé
i65
dans les épaules dési-
gne le comte de Ri-
quetti aux sympathies
du Tiers dont il est
devenu Finterprète.
La profession. C'est
le tribun. La bouche
s'avance en porte-
voix, et, pour lancer
au loin ses paroles,
Mirabeau lève la tête,
parce qu il était petit
comme la plupart des
orateurs. Chez cette
espèce d'hommes, en
effet, la nature dé-
veloppe la poitrine, le coffre, aux dépens de la
hauteur. Les yeux ne se fixent sur personne,
mais planent sur une grande assemblée. C'est un
regard à la fois imprécis et superbe. Et, dites-
moi, n'est-ce pas un miraculeux tour de force que
d'évoquer au moyen d'une tête toute une foule,
mieux encore, tout un pays qui écoute }
Enfin le caractère individuel. Observez la sen-
sualité des lèvres, du double menton, des narines
MIRABEAU, par lloudon, Louvre.
{Cliché Girattdon.
i66
frémissantes : vous reconnaîtrez les. tares du per-
sonnage : habitude de la débauche et besoin de
jouissances.
Tout y est, vous dis-je.
Il serait facile d'esquisser la même série de
remarques à propos de tous les bustes de Hou-
don.
Voici encore Franklin. Un air pesant, de
grosses joues tombantes : c'est l'ancien ouvrier.
De longs cheveux d'apôtre, une bienveillance
benoîte : c'est le moralisateur populaire, c'est le
bonhomme Richard. Un grand front têtu, penché
en avant : indice de l'opiniâtreté dont Franklin
a fait preuve pour s'instruire, s'élever, devenir
un savant illustre, puis, pour émanciper sa patrie.
De l'astuce dans les yeux et au coin des lèvres :
Houdon n'a pas été dupe de la massivité générale
et il a deviné le réalisme avisé du calculateur qui a
fait fortune, la ruse du diplomate qui a cambriolé
les secrets de la politique anglaise.
Voilà tout vif l'un des ancêtres de l'Amérique
moderne.
Eh bien ! dans ces admirables bustes, ne trouve-
t-on pas, par fragments,, la chronique d'un demi-
siècle ?
16-
fen convins.
1\odin poursuivit :
— Et comme dans les meilleures narrations
écrites, ce qui plaît par-dessus tout dans ces Mé-
moires de terre cuite, de marbre et de bronze,
c'est la grâce pétillante du style, c'est la légèreté
de la main qui les rédigea, c'est la générosité de la
belle âme si française qui les composa. Houdon,
c'est Saint-Simon sans les préjugés nobiliaires;
c'est Saint-Simon aussi spirituel et plus magna-
nime. Ah ! le divin artiste !
Je ne me lassais pas de vérifier sur les bustes
que nous avions devant nous l'interprétation pas-
sionnée qu'en donnait mon compagnon.
— // doit être malaisé, lui dis-je, de pénétrer si
profondément dans les consciences.
qA quoi l^odin :
— Oui, sans doute. — Puis, avec une nuance
d'ironie : — Les plus grandes difficultés pour l'ar-
tiste qui modèle un buste ou qui peint un portrait
ne viennent pourtant pas de l'œuvre même qu'il exé-
cute. Elles viennent... du client qui le fait travailler.
iGH
Par une loi étrange et fatale, celui qui commande
son image, s'acharne toujours à combattre le talent
de l'artiste qu'il a choisi.
Il est très rare qu'un homme se voie tel qu'il
est, et, même s'il se connaît, il lui est désagréable
qu'un artiste le figure avec sincérité.
Il demande à être représenté sous son aspect le
plus neutre et le plus banal. Il veut être une
marionnette officielle ou mondaine. Il lui plaît que la
fonction qu'il exerce, le rang qu'il tient dans la
société effacent complètement l'homme qui est en
lui. Un magistrat veut être une robe, un général,
une tunique soutachée d'or.
Ils se soucient peu qu'on lise dans leur âme.
Ainsi s'explique d'ailleurs le succès de tant de
médiocres portraitistes et faiseurs de bustes, qui se
bornent à rendre l'aspect impersonnel de leurs
clients, leur passementerie et leur attitude proto-
colaire. Ce sont ces artistes qui sont ordinairement
le plus en faveur, parce qu'ils prêtent à leur mo-
dèle un masque de richesse et de solennité. Plus
un buste ou un portrait est emphatique, plus il
ressemble à une poupée raide et prétentieuse, et
plus le client est satisfait.
Peut-être n'en fut-il pas toujours ainsi.
169
Certains sei-
gneurs du quin-
zième siècle, par
exemple, prirent
plaisir, semble-t-
il, à se voir repré-
sentés sur les
médailles de Pi-
sanello comme
des hyènes ou
des vautours. Ils
étaient fiers sans
doute de ne res-
sembler à person-
ne. Ou mieux, ils
aimaient, ils vénéraient l'art, et ils acceptaient la
rude franchise des artistes comme une pénitence
imposée par un directeur religieux.
Titien n'hésita pas non plus à donner au pape
Paul II! un museau de fouine ni à souligner la
dureté dominatrice de Charles-Quint ou la sali-
cité de FYançois T', et il n'apparaît pas que sa
réputation en ait été diminuée auprès d'eux.
Velazquez, qui figura son roi Philippe IV comme un
homme fort élégant, mais très nul, et qui reprodui-
FRANÇOIS 1", par Titien (Musée du Louvre).
170
sit sans flatterie sa mandibule pendante, conserva
néanmoins ses bonnes grâces. Et ainsi le monarque
espagnol s'est acquis devant la postérité la très
grande gloire d'avoir été le protecteur d'un génie.
Mais les hommes d'aujourd'hui sont ainsi faits
qu'ils ont peur de la vérité et qu'ils adorent le
mensonge.
Cette répugnance pour la sincérité artistique se
révèle même chez nos contemporains les plus in-
telligents.
Il semble qu'ils soient fâchés de paraître tels
dans leurs bustes. Ils veulent avoir l'air de coif-
feurs.
Et de même les femmes les plus belles, c'est-à-
dire celles dont les lignes offrent le plus de style,
ont horreur de leur propre beauté quand un sta-
tuaire de talent s'en fait l'interprète. Elles le sup-
plient de les enlaidir en leur attribuant une physio-
nomie poupine et insignifiante.
C'est donc une rude bataille à livrer que d'exé-
cuter un bon buste. Il importe de ne pas faiblir et de
rester honnête vis-à-vis de soi-même. Tant pis si
Tceuvre est refusée ! Tant mieux plutôt : car, le plus
souvent, c'est la preuve qu'elle est pleine de qualités.
Quant au client qui, bien que mécontent, ac-
171
cepte une œuvre réussie, sa méchante humeur n'est
que passagère ; car les connaisseurs lui font bientôt
tant de compliments au sujet de son buste qu'il
fmit par l'admirer. Et il déclare alors le plus natu-
rellement du monde qu'il l'a toujours trouvé excel-
lent.
Il est à remarquer, d'ailleurs, que les bustes
exécutés gratuitement pour des amis ou des parents
sont les meilleurs. Ce n'est pas seulement parce
que l'artiste connaît mieux les' modèles qu'il voit
continuellement et qu'il chérit; c'est surtout parce
que la gratuité de son travail lui confère la liberté
de le mener entièrement à sa guise.
Au reste, même offerts comme dons, les plus
beaux bustes sont souvent refusés. Dans ce genre,
les chefs-d'œuvre sont généralement considérés
comme des insultes par ceux à qui on les destine.
Il faut que le statuaire en prenne son parti et
qu'il trouve tout son plaisir, toute sa récompense
à bien faire.
Cette psychologie du public auquel les artistes
ont affaire, me divertissait fort ; mais il etitrait, à
vrai dire, bien de l'amertume dans rironie de
%odin.
172
PUVIS DE CHAVANNES, par A. Rodin {Cliché Bulloi^.
— Maître, lui dis-je, parmi les ennuis du mé-
tier de sculpteur, il en est un que vous semblez avoir
omis.
C'est de faire le buste d'un client dont la tête est
inexpressive ou trahit même une sottise manifeste.
I^pdin se prit à rire :
— Cela ne peut compter pour un ennui, répon-
dit-il. N'oubliez pas, en effet, ma maxime favorite :
la Nature est toujours belle : il suffit de comprendre
ce qu'elle nous montre. Vous me parlez d'un
visage inexpressif. Il n'en est pas de tel pour un
artiste. Pour lui, toute tête humaine est intéres-
sante. Qu'un sculpteur accuse, par exemple, la
fadeur d'une physionomie; qu'il nous montre un
sot absorbé par le souci de parader dans le monde
et voilà un beau buste.
D'ailleurs, ce qu'on appelle un esprit borné n'est
souvent qu'une conscience qui ne s'est pas épa-
nouie parce qu'elle n'a pas reçu l'éducation qui
lui eût permis de se déployer, et, dans ce cas, le
visage offre ce spectacle mystérieux et capti-
vant d'une intelligence que semble envelopper un
voile.
Enfin, que vous dirai-je ? même dans la tête la
175
plus insignifiante, réside encore la vie, puissance
magnifique, inépuisable matière à chefs-d'œuvre.
Quelques jours après, je revis dans l'atelier de
1{odin à oMeudon les moulages de plusieurs de ses
plus beaux bustes, et je saisis cette occasion pour
lui demander les souvenirs qu'ils évoquaient en lui.
Son Victor Hugo était là, concentré dans ses
méditations, le front étrangement raviné et comme
volcanique, les cheveux en tempête, semblables à
des flammes blanches jaillies du crâne. C'était la
personnification même du lyrisme moderne, profond
et tumultueux.
— Ce fut mon ami Bazire, me dit Rodin, qui me
présenta à Victor Hugo. Bazire fut le secrétaire du
journal la Marseillaise, puis de F Intransigeant. 11
adorait Victor Hugo. Ce fut lui qui lança l'idée de
célébrer publiquement les quatre-vingts ans du
grand homme. La fête, vous le savez, fut à la fois
touchante et solennelle. Le poète salua de son
balcon la foule immense venue devant sa demeure
pour l'acclamer : on eut dit un patriarche bénissant
176
sa famille. 11 garda de cette journée une reconnais-
sance attendrie à celui qui l'avait organisée. Et
voilà comment Bazire m'introduisit sans peine au-
près de lui.
Par malheur, Victor Hugo venait justement d'être
martyrisé par un sculpteur médiocre nommé Vil-
lain. Celui-ci, pour faire un mauvais buste, lui avait
infligé trente-huit séances de pose. Aussi quand
j'exprimai timidement mon désir de reproduire à
mon tour les traits de l'auteur des Contemplations,
il fronça terriblement ses sourcils olympiens.
— Je ne puis vous empêcher de travailler, fit-il ;
mais je vous avertis que je ne poserai pas. Je ne
changerai pour vous aucune de mes habitudes :
arrangez-vous comme il vous plaira.
Je vins donc et je crayonnai au vol un grand
nombre de croquis afin de faciliter ensuite mon tra-
vail de modelage. Puis j'apportai ma selle de sculp-
teur et de la terre. Mais, naturellement, je ne pus
installer cet outillage salissant que dans une véran-
dah, et comme c'était dans le salon que Victor Hugo
se tenait d'ordinaire avec ses amis, vous imaginez
quelle fut la difficulté de ma tâche. Je regardais
attentivement le grand poète, j'essayais de graver
son image dans ma mémoire, puis soudain, en cou-
^77
rant, je gagnais la vérandah pour fixer dans la
glaise le souvenir de ce que je venais de voir. Mais
souvent, dans le trajet, mon impression s'affaiblis-
sait, de sorte qu'arrivé devant ma selle, je n'osais
plus donner un seul coup d'ébauchoir et je devais
me résoudre à retourner auprès de mon modèle.
Comme j'allais achever mon travail, Dalou me
demanda de lui donner accès auprès de Victor Hugo
et je lui rendis volontiers ce service.
Mais le glorieux vieillard étant mort peu après,
Dalou ne put faire son buste que d'après une em-
preinte prise sur le visage du défunt.
"T^odin me conduisit alors devant une vitrine qui
renfermait un singulier bloc de pierre. C'était une
clé de voûte, un de ces coins que les architectes
insèrent au centre de leurs porches pour en mainte-
nir la courbe. Sur la face antérieure de cette pierre,
était sculpté un masque équarri le long des joues et
des tempes suivant la forme du bloc. Je reconnus
le visage de Victor Hugo.
— Représentez-vous cette clé de voûte à l'en-
trée d'un édifice dédié à la poésie, me dit le maître
statuaire.
178
Je n'eus pas de peine à imaginer cette belle vision.
Le front de Victor Hugo soutenant ainsi la pesée
d'une arche monumentale symboliserait le Génie sur
qui s'appuient toute la pensée et toute l'activité
d'une époque.
— Je donne cette idée à l'architecte qui voudra
la mettre à exécution, me dit Rodin.
Tout près de là, il y avait dans l'atelier de mon
hôte le moulage du buste de Henri Rochefort. On
connaît cette tête d'insurgé, front bosselé comme
celui d'un enfant batailleur qui se gourme sans
cesse avec ses compagnons, toupet incendiaire qui
semble s'agiter comme un signal d'émeute, bouche
tordue par l'ironie, barbiche rageuse : une conti-
nuelle révolte, l'esprit même de la critique et de la
combativité. Admirable masque sur lequel se reflète
toute une partie de la mentalité contemporaine.
— C'est aussi par l'intermédiaire de Bazire, me dit
Rodin, que j'entrai en relations avec Henri Roche-
fort qui était son directeur de journal. Le célèbre
polémiste consentit à poser devant moi : c'était
un enchantement de l'entendre, tant il avait de
Ï79
verve joyeuse, mais
il ne pouvait rester
immobile un seul
instant. 11 me repro-
chait plaisamment
ma conscience pro-
fessionnelle. Il disait
en riant que je pas-
sais tour à tour une
séance à ajouter une
boulette de glaise et
une autre à la reti-
rer.
Lorsque, quelque
temps après, son
buste recueillit les
suffrages de gens de
goût, il s'associa sans
réserve à leurs élo-
ges, mais il ne voulut jamais croire que mon œuvre
fut restée exactement ce qu'elle était quand je l'avais
emportée de chez lui : Vous Vavez beaucoup retou-
chée, n'est-ce pas ^ me répéta-t-il souvent. En
réalité, je n'y avais même pas donné un coup
d'ongle.
HENRI ROaiEFORT, par A. Rodin (Cliché Bullo^).
|Î5(
'T{odin, mettant alors une de ses mains devant le
toupet du buste et l'autre devant la barbiche, me
demanda :
P
Quelle impression vous produit-il ainsi ?
— On dirait un empereur romain.
C'est précisément ce que je voulais vous
faire dire. Jamais je n'ai retrouvé le type latin clas-
sique aussi pur que chez Rochefort.
Si Vancien adversaire de l'Empire ne connaît pas
encore cette paradoxale ressemblance de son profd
avec celui des Césars, gageons quelle le fera sou-
rire.
Quand 'Tlpdin, un moment auparavant, m'avait
parlé de Dalou, j'avais revu dans ma pensée le
buste qu'il a fait d'après ce sculpteur et qui est au
cMusée du Luxembourg.
C'est une tête fière et provocante, un cou maigre
et tendineux d'enfant des faubourgs, une barbe
broussailleuse d'artisan, un front crispé, des sour-
cils farouches d'ancien Communard, un air fiévreux
et rogue de démocrate irréductible. Au reste, de
i8i
larges et nobles yeux
et, dans le dessin des
tempes, des incurva-
tions délicates révé-
lant l'amant passion-
né de la beauté.
qA une question
que je lui posai,
l^odin me répondit
qu'il avait modelé ce
buste au moment ou
Dalou, profitant de
l'amnistie, était re-
venu d'Angleterre.
— Il n'en prit ja-
mais possession, me
dit-il ; car nos relations cessèrent aussitôt après
que je l'eus présenté à Victor Hugo.
Dalou était un grand artiste, et plusieurs de ses
sculptures sont d'une superbe allure décorative, qui
les apparente avec les plus beaux groupes de notre
dix-septième siècle.
il n'eut jamais produit que des chefs-d'œuvre
s'il n'avait eu la faiblesse d'ambitionner une situation
DALOU. par A. Rodin {Cliché Bullo^).
183
officielle. 11 aspirait à devenir le Le Brun de notre
République, et comme le chef d'orchestre de tous
les artistes contemporains. Il est mort avant d'y
parvenir.
L'on ne peut exercer deux métiers à la fois.
Toute l'activité que Ton dépense à acquérir des
relations utiles et à jouer un rôle, on la perd pour
l'Art. Les intrigants ne sont pas des sots : quand
un artiste veut leur faire concurrence, il doit dé-
ployer autant d'efforts qu'eux-mêmes, et il ne lui
reste presque plus de temps pour travailler.
Qui sait d'ailleurs.^ Si Dalou était toujours de-
meuré dans son atelier à poursuivre paisiblement
son labeur, il aurait sans doute enfanté de telles
merveilles que la beauté en aurait soudain éclaté
à tous les yeux, et que le jugement universel lui
aurait peut-être décerné cette royauté artistique à
la conquête de laquelle il usa toute son habileté.
Son ambition ne fut pourtant pas entièrement
vaine, car son influence à l'Hôtel de Ville nous a
valu l'un des plus augustes chefs-d'œuvre de notre
temps. C'est lui qui, malgré l'hostilité non déguisée
des commissions administratives, fit commander à
Puvis de Chavannes la décoration de l'escalier du
Préfet. Et vous savez de quelle céleste poésie ce
i83
grand peintre illumina les murailles de Tedifice
municipal.
Ces derniers mots aiguillèrent l'entretien sur le
buste de T^uvis de Chavannes;
Pour ceux qui connurent rhomme, cette image est
d'une ressemblance saisissante.
— Il portait, dit Rodin, la tête haute. Son crâne,
solide et arrondi, semblait fait pour coiffer un cas-
que. Son thorax bombé paraissait accoutumé à
porter la cuirasse. On l'imaginait volontiers à Pavie
se battant près de François l^"" pour sauver l'hon-
neur.
Dans son buste, on retrouve en effet l'aristocrate
de vieille race; le vaste front et les sourcils majes-
tueux révèlent le philosophe, et le regard calme pla-
nant sur d'amples étendues décèle le grand déco-
rateur, le sublime paysagiste.
Il n'est point d'artiste moderne pour qui l^pdin
professe plus d'admiration, plus de respect ému que
pour le peintre de Sainte Geneviève.
— Dire qu'il a vécu parmi nous, s'écrie-t-il. IMre
184
JEAN-PAUL LAURENS, par A. Rodin (Cliché Bullo^).
24
\'i^
que ce génie digne des plus radieuses époques de
l'art nous a parlé, que je l'ai vu, que je lui ai
serré la main.
Il me semble que c'est comme si j'avais serré
celle de Nicolas Poussin.
o/îh! la belle parole ! 'T{eculer la figure d'un con-
temporain dans le passé pour l'égaler à l'une de
'^ celles qui y resplendissent le plus, et s'attendrir à la
pensée du contact matériel qu'on eut avec ce demi-
dieu, est-il un plus touchant hommage ?
I liodin reprend :
— Puvis de Chavannes n'aima pas mon buste
et ce fut une des amertumes de ma carrière. Il
jugea que je l'avais caricaturé. Et pourtant je suis
certain d'avoir exprimé dans ma sculpture tout ce
que je ressentais pour lui d'enthousiasme et de
vénération.
Le buste de l^uvis me fit songer à celui de Jean-
'^aul Laurens, qui est aussi au oMusée du Luxem-
bourg.
Tête ronde, visage mobile et exalté, presque hale-
tant : c'est un méridional; quelque chose d'archaïque
187
et de rude dans F expression; des yeux qui semblent
hantés de visions très lointaines : c'est le peintre des
époques à demi sauvages oli les hommes étaient
robustes et impétueux.
1^0 din me dit :
— Laurens est un de mes plus anciens amis.
J'ai posé pour un des guerriers mérovingiens qui,
dans sa décoration du Panthéon, assistent au trépas
de sainte Geneviève.
Son affection m'a toujours été fidèle. C'est lui
qui me fit obtenir la commande des Bourgeois de
Calais. Et sans doute elle ne me rapporta guère,
puisque je livrai six personnages de bronze au prix
qu'on m'avait proposé pour un seul ; mais je lui
garde une reconnaissance profonde de m'avoir
poussé à créer une de mes meilleures œuvres.
J'eus grand plaisir à faire son buste, il me re-
procha amicalement de l'avoir représenté la bouche
ouverte. Je lui répondis que, d'après le dessin de
son crAne, il descendait très probablement des
anciens Wisigoths d'Espagne, et que ce type était
caractérisé par la saillie de la mAchoire inférieure.
Mais je ne sais s'il se rendit à la justesse de cette
observation ethnographique.
im
q/î ce moment, j'a-
perçus un moulage du
buste de F aiguière.
Caractère bouillant
et éruptif, visage sil-
lonné de rides et de
bourrelets comme une
terre bouleversée par
les orages, moustaches
de grognard, cheveux
drus et courts.
— C'était un petit
taureau, me dit Ro-
din.
FALGUIÈRE, par A. Rodin {Cliché Bullox).
Et, en effet, je re-
marquai la largeur
du cou, devant lequel les plis de la peau forment
comme un fanon, le front carré, la tête penchée, obsti-
née, prête à foncer en avant.
Un petit taureau! I^odin a souvent de ces com-
paraisons avec le règne animal. Un tel, avec son
grand cou et ses gestes automatiques, est un oiseau
laç
qui picore de droite et de gauche ; tel autre person-
nage trop aimable, trop coquet, est un King-
Charles, etc.. Ces rapprochements facilitent évidem-
ment le travail de la pensée qui cherche à classer
les physionomies dans des catégories générales.
"T^pdin m'apprit dans quelles circonstances il se
lia avec F aiguière.
— Ce fut, dit-il, quand la Société des Gens de
Lettres me refusa mon Balzac. Falguière, à qui la
commande fut alors confiée, tint à me témoigner
par son amitié qu'il n'approuvait nullement mes
détracteurs. Par réciprocité de sympathie, je lui
proposai de faire son buste. Il le trouva d'ailleurs
fort réussi quand il fut achevé ; il le défendit même,
je le sais, contre ceux qui le critiquèrent en sa
présence ; et, à son tour, il exécuta le mien, qui
est très beau.
Enfin, je vis encore chez 1\odin un exemplaire en
bronze du buste de Bcrthelot.
Il le fit un an seulement avant la mort du grand
chimiste. Le savant se recueille dans le sentiment
de l'œuvre accomplie. Il médite. Il est seul en face
de lui-même, seul en face de l'écroulement des an-
\()(\
I
I
ciennes croyances^ seul devant la Nature dont il a
pénétré quelques secrets, mais qui reste si immensé-
ment mystérieuse, seul au bord de l'abîme infini des
deux; et son front tourmenté, ses yeux baissés sont
douloureusement mélancoliques. Cette belle tête est
comme l'emblème de l'intelligence moderne, qui, ras-
sasiée de savoir, presque lasse de pensée, fmit par
se demander : A quoi bon ?
Les bustes dont je venais d'admirer les reproduc-
tions et dont mon hôte venait de m' entretenir se
groupaient maintenant dans mon esprit et m'appa-
raissaient comme le plus riche trésor de documents
sur notre époque.
— Si Houdon, dis-je à l^odin, a écrit les
Mémoires du dix-huitième siècle, vous avez rédigé,
vous, ceux de la fm du dix-neuvième.
Votre style est plus âpre, plus violent que celui
de votre devancier; les expressions en sont moins
élégantes, mais plus naturelles encore et plus dra-
matiques, si je puis dire.
Le scepticisme, qui au dix-huitième siècle était dis-
tingué et frondeur, est devenu chez vous rude et poi-
gnant. Les personnages de Houdon étaient plus
sociables, les vôtres sont plus concentrés. Ceux de
Houdon portaient leur critique sur les abus d'un
191
régime; les vôtres semblent mettre en question la
valeur même de la vie humaine et ressentir l'an-
goisse d'irréalisables désirs.
Alors l^odin :
— J'ai fait de mon mieux. Je n'ai jamais menti.
Je n'ai jamais flatté mes contemporains. Mes bustes
ont souvent déplu parce qu'ils furent toujours très
sincères. Ils ont certainement un mérite : la véra-
cité. Qu'elle leur serve de beauté !
U)2
CHAPITRE VIII
^-^ as
\'\'-\
LA PENSÉE DANS L'ART
N dimanche matin, me trouvant avec
l^din dans son atelier, je m'arrê-
tai devant le moulage d'une de ses
œuvres les plus saisissantes.
C'est une belle jeune femme dont
le corps se tord douloureusement. Elle paraît en proie
à un tourment mystérieux. Sa tête est profondément
inclinée. Ses lèvres et ses paupières sont closes, et
l'on pourrait croire quelle dort. Mais l'angoisse de
ses traits révèle la dramatique contention de son esprit.
Ce qui achève de surprendre, quand on la re-
garde, c'est qu'elle n'a ni bras ni jambes. Il semble
que le sculpteur les ait brisés, dans un accès de
mécontentement contre lui-même. Et l'on ne peut
195
s'empêcher de regretter qu'une si puissante figure
soit incomplète. L'on déplore les cruelles amputa-
tions quelle a subies.
Comme je témoignais^ malgré moi, ce sentiment
devant mon hôte :
— Quel reproche me faites-vous ? me dit-il avec
quelque étonnement. C'est à dessein^, croyez-le^
que j'ai laissé ma statue dans cet état. Elle repré-
sente la Méditation. Voilà pourquoi elle n'a ni bras
pour agir, ni jambes pour marcher. N'avez-vous
point noté, en effet, que la réflexion, quand elle
est poussée très loin, suggère des arguments si
plausibles pour les déterminations les plus oppo-
sées qu'elle conseille l'inertie }
Ces quelques mots suffirent à me faire revenir sur
ma première impression, et j'admirai dès lors, sans
réserve, le hautain symbolisme de l'image que f avais
devant les yeux.
Cette femme, je le comprenais maintenant, était
l'emblème de l'intelligence humaine impérieusement
sollicitée par des problèmes qu'elle ne peut résoudre,
hantée par l'idéal qu'elle ne peut réaliser, obsédée
par rinfini qu'elle ne peut étreindre. La contraction
196
VICTOR HUGO, par A. Rodin {Cliché BulloO.
jqn
I^(
de ce torse marquait la torture de la pensée et sa
glorieuse, mais vaine obstination à creuser des ques-
tions auxquelles elle est incapable de répondre. Et
la mutilation des membres indiquait l insurmontable
dégoût qu'éprouvent les âmes contemplatives pour la
vie pratique.
Pourtant je me rappelai, alors, une critique qu'ont
souvent provoquée les œuvres de 'T{odin et, sans
m^y associer d'ailleurs, je la soumis au maître pour
savoir comment il y répliquerait.
— Les littérateurs, lui dis-je, ne peuvent qu ap-
plaudir aux vérités substantielles exprimées par
toutes vos sculptures.
Mais certains de vos censeurs vous blâment, pré-
cisément, d'avoir une inspiration plus littéraire que
plastique. Ils prétendent que vous captez habilement
les suffrages des écrivains en leur fournissant des
thèmes sur lesquels leur rhétorique peut se donner
libre carrière. Et ils déclarent que l'art n'admet pas
tant d'ambition philosophique.
— Si mon modelé est mauvais, répondit vivement
1 Rodin, si je commets des fautes d'anatomie, si j'in-
terprète mal les mouvements, si j'ignore la science
S d'animer le marbre, ces critiques ont cent fois raison.
199
Mais si mes figures sont correctes et vivantes,
qu'ont-ils donc à y reprendre ? Et de quel droit
voudraient-ils m'interdire d'y attacher certaines
intentions ? De quoi se plaignent-ils si, en plus de
mon travail professionnel, je leur offre des idées,
et si j'enrichis d'une signification des formes ca-
pables de séduire les yeux ?
L'on se trompe étrangement, du reste, quand
on s'imagine que les vrais artistes peuvent se con-
tenter d'être des ouvriers habiles et que l'intelli-
gence ne leur est pas nécessaire.
Elle leur est indispensable, au contraire, pour
peindre ou pour tailler même les images qui sem-
blent les plus dénuées de prétentions spirituelles
et qui ne sont destinées qu'à charmer les regards.
Quand un bon sculpteur modèle une statue,
quelle qu'elle soit, il faut d'abord qu'il en con-
çoive fortement le mouvement général ; il faut,
ensuite, que jusqu'à la fin de sa tâche, il main-
tienne énergiquement dans la pleine lumière de
sa conscience son idée d'ensemble, pour y rame-
ner sans cesse et y relier étroitement les moindres
détails de son œuvre. Et cela ne va pas sans un
(très rude effort de pensée.
Ce qui, sans doute, a fait croire que les artistes
200
peuvent se passer d'intelligence, c'est que nombre
d'entre eux en paraissent privés dans la vie cou-
rante. Les biographies des peintres et des sculp-
teurs célèbres abondent en anecdotes sur la naï-
veté de certains maîtres. Mais il faut se dire que
^les grands hommes, méditant sans cesse sur leurs
teuvres, ont de fréquentes absences d'esprit dans
l'existence quotidienne. Il faut se dire surtout que
beaucoup d'artistes, tout intelligents qu^ils soient,
semblent bornés, simplement parce qu'ils n'ont
point cette facilité de parole et de repartie qui,
pour les observateurs légers, est le seul signe de
finesse.
— o/lssurément, fis-je, on ne peut sans injustice
contester la vigueur cérébrale des grands peintres et
des grands sculpteurs.
Mais, pour en revenir à une question plus parti-
culière, n'y a-t-il pas entre l'art et la littérature une
ligne frontière que les artistes ne doivent point fran-
chir ?
— Je vous avoue, répondit Rodin, qu'en ce
qui me concerne, je supporte malaisément les
défenses de passer.
201
2fi
II n'y a point de règle, à mon avis, qui puisse
empêcher un statuaire de créer une belle œuvre
à sa guise. Et qu'importe que ce soit de la sculp-
ture ou de la littérature, pourvu que le public y
trouve profit et plaisir ? Peinture, sculpture, litté-
rature, musique, sont plus proches les unes des
autres qu'on ne le croit généralement. Elles expri-
ment toutes les sentiments de Tâme humaine en
face de la nature. Il n'y a que les moyens d'ex-
pression qui varient.
Mais si un sculpteur parvient par les procédés
de son art à suggérer des impressions que procure
d'ordinaire la littérature ou la musique, pourquoi
lui chercherait-on chicane ? Un publiciste critiquait
dernièrement mon Uictor Hugo du Palais Royal
en déclarant que ce n'était pas de la sculpture,
mais de la musique. Et il ajoutait naïvement que
cette œuvre faisait songer à une symphonie de
Beethoven. Plût au ciel qu'il eût dit vrai !
Je ne nie pas, d'ailleurs, qu'il ne soit utile de
méditer sur les différences qui séparent les moyens
littéraires des moyens artistiques.
Tout d'abord la littérature offre cette particu-
larité de pouvoir exprimer des idées sans recourir
à des images. Elle peut dire par exemple que :
202
-^- -;,
LA PENSÉE, par A. Rodin (Luxembourg, Cliché Bullo^).
O-OM
la réflexion très profonde aboutit très souvent à
l'inaction, sans avoir besoin de figurer une femme
pensive mise dans l'impossibilité de se mouvoir.
Et cette faculté de jongler avec les abstractions
au moyen des mots donne, peut-être, à la litté-
rature un avantage sur les autres arts, dans le
domaine de la pensée.
Ce qu'il faut noter encore, c'est que la littéra-
ture développe des histoires, qui ont un commen-
cement, un milieu et une fin. Elle enchaîne divers
événements dont elle tire une conclusion. Elle
fait agir des personnages et montre les consé-
quences de leur conduite. Ainsi les scènes qu'elle
évoque se renforcent par leur succession et ne
prennent même de valeur qu^en raison de la part
qu'elles ont au progrès de l'intrigue.
Il n'en va pas de même pour les arts de la forme.
Ils ne représentent jamais qu'une seule phase d'une
action. Voilà pourquoi les peintres et les sculp-
teurs ont peut-être tort de puiser leurs sujets chez
les écrivains, comme ils le font si souvent. L'ar-
tiste qui interprète une partie d'un récit doit en
effet supposer connu le reste du texte. Son œuvre
a besoin de s'étayer sur celle du littérateur : elle
n'acquiert toute sa signification que si elle est
205
éclairée par les faits qui précèdent et par ceux qui
suivent.
Quand le peintre Delaroche représente, d'après
Shakespeare, ou plutôt d'après son pâle imitateur
Casimir Delavigne^, les Enfants d'Edouard serrés
l'un contre l'autre, il faut savoir, pour s'intéresser
à ce spectacle, que ce sont là les héritiers d'un
trône, qu'ils sont enfermés dans une prison et que
des sicaires, envoyés par un usurpateur, vont sur-
gir à l'instant pour les assassiner.
Lorsque Delacroix, ce génie que je m'excuse de
citer à côté du très médiocre Delaroche, emprunte
à un poème de lord Byron le sujet du Naufrage
de don Juan et qu'il nous montre, sur une mer
houleuse, une embarcation où des matelots tirent
d'un chapeau des morceaux de papier, il faut sa-
voir, pour comprendre cette scène, que ces mal-
heureux affamés sont en train de demander au sort
lequel d entre eux va servir de nourriture aux autres.
En traitant des sujets littéraires, ces deux artistes
ont donc commis la faute de peindre des œuvres
qui ne portent pas en elles-mêmes leur sens com-
plet.
Et cependant, tandis que celle de Delaroche
est mauvaise parce que le dessin en est froid, la
306
couleur dure, le sentiment mélodramatique, celle
de Delacroix est admirable parce que cette barque
tangue réellement sur les flots glauques, parce
que la faim et la détresse convulsent tragiquement
LA BARQUE DE DON JUAN, par Delacroix.
{Louvre, Cliché Giraudon.)
les masques de ces naufragés, parce que la sombre
furie de la coloration annonce quelque crime hor-
rible, parce qu'enfin, si le récit de Byron se trouve
comme tronqué dans ce tableau, en revanche,
l'âme fiévreuse, farouche et sublime du peintre
est certainement là tout entière.
207
Moralité de ces deux exemples : quand, après
mure réflexion, vous aurez posé en matière d'art
les prohibitions les plus raisonnables, vous pour-
rez légitimement reprocher aux médiocres de ne
s'y point soumettre, mais vous serez tout surpris
d'observer que les génies les enfreignent presque
impunément.
Pendant que 'T{odin me parlait, mes yeux ren-
contrèrent dans son atelier un moulage de son
Ugolin.
C^est une figure d'un réalisme grandiose. Elle ne
rappelle point du tout le groupe de Carpeaux : elle
est plus pathétique encore, s'il est possible. Dans
l'œuvre de Carpeaux, le comte pisan torturé par la
rage, la faim et la douleur de voir ses enfants près
de périr, se mord à la fois les deux poings. I^odin
a supposé le drame plus avancé. Les enfants d'Ugo-
lin sont morts : ils gisent sur le sol, et leur père,
que les affres de son estomac ont changé en bête,
se traîne sur ses mains et sur ses genoux au-dessus
de leurs cadavres. Il se penche vers leur chair;
mais, en même temps, il rejette violemment sa tête
de côté. En lui se livre un effroyable combat entre
la brute qui veut se repaître, et l'être pensant, l'être
308
aimant, qui a horreur d'un si monstrueux sacrilège.
Rien nest si poignant !
— Voilà, dis-je au maître statuaire, un exemple
qui s'ajoute à celui du Naufrage de don Juan
pour confirmer vos paroles.
UGOLJN, par A. Rodin {Cliché Bullo^).
Car il est certain qu'il faut avoir lu la Divine
Comédie pour se représenter les circonstances du
martyre que subit votre Ugolin ; mais lors même
qu'on ignorerait les tercets du "Dante, l'on ne pour-
rait manquer d'être ému par l'affreux tourment inté-
209
27
rieur qui s'exprime dans Vattitude et sur les traits
de votre personnage.
— A la vérité, reprit Rodin, quand un sujet
littéraire est si connu, Tartiste peut le traiter sans
craindre de n'être pas compris.
11 vaut pourtant mieux, à mon avis, que les
œuvres des peintres et des sculpteurs portent en
elles-mêmes tout leur intérêt. L'art peut, en effet,
susciter la pensée et le rêve sans nullement recou-
rir à la littérature. Au lieu d'illustrer des scènes
de poèmes, il n'a qu'à se servir de symboles très
clairs qui ne sous-entendent aucun texte écrit.
Telle a été généralement ma méthode et je
m'en suis bien trouvé.
Ce que mon hôte m'indiquait ainsi, ses sculptures
réunies autour de nous le proclamaient dans leur
muet langage. Je voyais là en effet les moulages
de plusieurs de ses œuvres les plus rayonnantes
d'idées.
Je me mis à les regarder.
J'admirai la reproduction de la Pensée qui est
au cMusée du Luxembourg.
Qui ne se rappelle cette œuvre singulière ?
210
C'est une tête féminine toute jeune, toute fine,
aux traits dune délicatesse, d'une subtilité miracu-
leuse. Elle est penchée et s'auréole d'une rêverie qui
la fait paraître immatérielle. Les bords d'une cornette
L'ILLUSION, FILLE D'ICARE, par A. Rodin {Cliché BulloiC-
légère qui abrite son front semblent les ailes de ses
songes. Mais son cou et même son menton sont
pris dans un massif et grossier bloc de marbre comme
en une cangue dont ils ne sauraient se dégager.
Et le symbole se laisse aisément comprendre. La
21 I
Censée irréelle s'épanouit au sein de la Matière
inerte et V illumine du reflet de sa splendeur ; mais
c'est en vain qu'elle s'efforce d'échapper aux lourdes
entraves de la réalité.
Je contemplai aussi /'Illusion, fille d'Icare.
C'est un ange d'une jeunesse ravissante. Tandis
qu'il volait avec de grandes ailes, un brutal coup
de vent l'a précipité à terre, et son charmant visage
vient de s'écraser lamentablement sur un roc. Mais
ses ailes demeurées entières battent encore l'espace,
et, comme il est immortel, on devine qu'il va bien-
tôt reprendre son essor pour retomber sans cesse
aussi cruellement que la première fois. Inlassables
espérances, éternels revers de /'Illusion !
oMon attention fut encore sollicitée par une troi-
sième sculpture : la Centauresse.
Le buste humain de la créature fabuleuse se tend
désespérément vers un but que ses bras allongés
ne peuvent atteindre ; mais les sabots d'arrière,
s' accrochant au sol, s'y arc-boutent, et l'épaisse
croupe chevaline, presque assise dans la boue, re-
gimbe à tout effort. C'est un effroyable écartèlement
des deux natures dont se compose le pauvre monstre. \
Image de l'a me, dont les élans éthérés restent misé-
rablement captifs de la fange corporelle !
2 I 2
— En des thèmes de ce genre, me dit Rodin,
la pensée, je crois, se lit sans nulle peine. Ils éveil-
lent sans aucun secours étranger l'imagination des
LA CENTAURESSE,
par A. Rodin [Cliché BuIIok)
spectateurs. Et cependant, loin de l'encercler dans
des limites étroites, ils lui donnent de l'élan pour
vagabonder à sa fantaisie. Or c'est là, selon moi,
lé rôle de^l'art. Les formes_qu'il créejnie doivent
210
fournir à rémotion qu'un prétexte à se dévelop-
per indéfiniment.
A ce moment, j'étais devant un groupe de marbre
qui représentait Pygmalion et sa statue. Le sculp-
teur antique enlaçait passionnément son œuvre qui
s'animait sous son étreinte.
Et tout à coup l\odin :
— Je vais vous surprendre. Il faut que je vous
montre la première ébauche de cette composition.
Là-dessus, il me conduisit vers un moulage de
plâtre.
Surpris, je le fus en effet. L'œuvre qu'il me fai-
sait voir n'avait aucun rapport avec la fable de
Tygmalion. C'était un faune cornu et velu qui
enserrait fougueusement une nymphe pantelante. Les
lignes générales étaient à peu près les mêmes, mais
le sujet était très différent.
I^odin semblait s'amuser de mon étonncment
silencieux.
Cette révélation était pour moi quelque peu dé-
concertante ; car, contrairement à tout ce que je
venais de voir et d'entendre, mon hôte me prouvait
2I.|
LE FAUNE ET LA NYMPHE, par A. Rodin [Cliché Bullo^).
^-O
ainsi Vindifférence que, dans certains cas, il témoi-
gnait pour le sujet traité...
Il me regardait d'un air presque narquois.
— En somme, me dit-il, l'on ne doit pas attri-
buer trop d'importance aux thèmes que l'on inter-
prète. Sans doute, ils ont leur prix et contribuent
à charmer le public ; mais le principal souci de
jl'artiste doit être de façonner des musculatures
{vivantes. Le reste importe peu.
I Puis, tout à coup, comme s'il devinait mon
désarroi :
- — Ne croyez pas, mon cher Gsell, que mes
dernières paroles contredisent celles que j'ai pro-
noncées auparavant.
Si je juge qu'un statuaire peut se borner à
représenter de la chair qui palpite, sans se préoc-
cuper d'aucun sujet, cela ne signifie pas que j'exclue
la pensée de son travail; si je déclare qu'il peut se
passer de chercher des symboles, cela ne signifie
pas que je sois partisan d'un art dépourvu de sens
spirituel.
Mais, à vrai dire^ tout est idée,aout est symbole.
Ainsi, les formes et les attitudes d'un etEÊ^tuimain
217
28
rrévèlent nécessairement les émotions de son âme.
Le corps exprime toujours Tesprit dont il est l'en-
veloppe. Et pour qui sait voir, la nudité offre la
'signification la plus riche. Dans le rythme majes-
tueux des contours, un grand sculpteur, un Phi-
dias reconnaît la sereine harmonie répandue sur
toute la Nature par la Sagesse divine ; un simple
torse, calme, bien équilibré, radieux de force et
de grâce, peut le faire songer à la toute-puissante
raison qui gouverne le monde.
Un beau paysage ne touche pas seulement par
les sensations plus ou moins agréables qu'il pro-
cure, mais surtout par les idées qu'il éveille. Les
lignes et les couleurs qu'on y observe n'émeuvent
point en elles-mêmes, mais par le sens profond
qu'on y attache. Dans la silhouette des arbres, dans
la découpure d'un horizon, les grands paysagistes,
les Ruysdaël, les Cuyp, les Corot, les Théodore
Rousseau entrevoient des pensées souriantes ou
graves, hardies ou découragées, paisibles ou angois-
santes, qui s'accordent avec la disposition de leur
esprit.
C'est que l'artiste, qui déborde de sentiment, ne
peut rien imaginer qui n'en soit doué comme lui-
même. Dans toute la Nature, il soupçonne une
218
grande conscience semblable à la sienne. Il n'est
pas un organisme vivant, pas un objet inerte, pas
un nuage au ciel, pas une pousse verdoyante dans
PAYSAGE D'ITALIE, par Corot (Louvre, Cliché Giraudon).
lia prairie qui ne lui confie le secret d'un pouvoir
'immense caché sous toutes choses.
Regardez les chefs-d'œuvre de l'art. Toute leur
beauté vient de la pensée, de l'intention que leurs
auteurs ont cru deviner dans l'Univers.
219
Pourquoi nos cathédrales gothiques sont-elles si
belles ? C'est que dans toutes les représentations de
la vie, dans les images humaines qui ornent leurs
portails et jusque dans les crosses de plantes qui
fleurissent leurs chapiteaux, l'on découvre la marque
\de Tamour céleste. Partout nos doux imagiers du
"^ ■ ...
Moyen Age ont vu resplendir l'infinie bonté. Et,
dans leur naïveté charmante, ils ont projeté un
reflet de bienveillance jusque sur le visage de leurs
démons, auxquels ils ont prêté une malice aimable
et comme un air de parenté avec les anges.
Voyez n'importe quel tableau de maître, un
Titien, un Rembrandt, par exemple.
Chez tous les seigneurs du Titien, on remarque
l'énergie hautaine qui, sans aucun doute, l'animait
lui-même. Ses opulentes femmes nues se laissent
adorer comme des divinités sûres de leur domi-
nation. Ses paysages, que décorent des arbres
majestueux et qu'empourprent de triomphants cou-
chers de soleil, ne sont pas moins altiers que ses
personnages. Sur toute la création, il a fait régner
l'orgueil aristocratique : ce fut la constante pensée
de son génie.
Une autre sorte de fierté éclaire le masque ridé
et boucané des vieux artisans que peignit Rem-
220
LAURA DIANTl, par Titien (Louvre, Cliché Giraudon).
^'k\
5.0.'^
brandt ; ennoblit ses
soupentes enfumées
et ses petites fenêtres
à culs de bouteille ;
illumine de subites
embellies ses paysa-
ges rustiques et plats;
magnifie les toits de
chaume que son bu-
rin prit tant de plaisir
à caresser sur le cui-
vre. C'est la belle
vaillance des êtres
modestes, la sainteté
des choses vulgaires,
mais pieusement ai-
mées, la grandeur de
l'humilité qui accepte
et remplit dignement son destin.
Et si vivace, si profonde est la pensée des grands
artistes, qu'elle se montre en dehors de tout sujet.
Elle n'a pas même besoin d'une figure entière pour
s'exprimer. Prenez n'importe quel fragment de chef-
d'œuvre, vous y reconnaîtrez l'âme de l'auteur.
Q)mparez, si vous voulez, des mains dans deux
VIEILLARD, par Rembrandt.
2 11)
portraits brossés par le Titien et par Rembrandt.
La main du Titien sera dominatrice; celle de Rem-
jbrandt sera modeste et courageuse. Dans ces étroits
Imorceaux de peinture, tient tout Tidéal de ces
maîtres.
J'écoutais passionnément cette belle profession de
foi sur la spiritualité de l'art. Mais, depuis un
moment, une objection me venait aux lèvres :
— Maître, dis-je, personne ne doute que les ta-
bleaux et les sculptures ne puissent suggérer à ceux
qui les regardent les idées les plus profondes ; mais
beaucoup de
\ sceptiques pré-
\ tendent que les
I peintres et les sta-
\ tuaires n'eurent
^ jamais ces idées
et que c'est nous-
mêmes qui les
n} et ton s dans
leurs œuvres. Ils
croient que les
artistes sont de
purs instinctifs,
A/.1/.V />/•: ItHOS/r. pnr .\. U.ultn iCIUht' Ihutt).
234
semblables à la
Sibylle qui, sur
son trépied, ren-
dait les oracles
du dieu, mais
sans savoir elle-
même ce quelle
prophétisait.
Vos paroles
prouvent claire-
ment que chez
vous, du moins,
la main est sans
cesse guidée par
l'esprit ; mais en
est-il de même
chez tous les
maîtres ? Ont-ils toujours pensé en travaillant ? Ont-
ils toujours eu la notion nette de ce que leurs admi-
rateurs découvriraient en eux ?
MAIN DE BRONZE, par A. Rodin {Clicki Druel).
— Entendons-nous ! fit Rodin en riant : il est
certains admirateurs à la cervelle compliquée qui
prêtent aux artistes des intentions tout à fait inat-
tendues. De ceux-là, ne tenons pas compte.
225
29
Mais soyez convaincu que les maîtres ont tou-
jours pleine conscience de ce qu^ils font.
Et hochant la tête :
— En vérité, si les sceptiques dont vous parlez
savaient quelle énergie il faut parfois à l'artiste
pour traduire bien faiblement ce qu'il pense et ce
qu'il sent avec la plus grande force, ils ne doute-
raient certainement pas que ce qui apparaît lumi-
neusement dans une peinture ou dans une sculpture
n'ait été voulu.
Quelques instants après ^ il reprit :
— En somme, les plus purs chefs-d'œuvre sont
ceux où l'on ne trouve plus aucun déchet inex-
pressif de formes, de lignes et de couleurs, mais où
tout, absolument tout se résout en pensée et en âme.
Et il se peut bien que, quand les maîtres animent
Nature de leur idéal, ils s'illusionnent.
Il se peut qu'elle soit gouvernée par une Force
indifférente ou par une Volonté dont notre intelli-
gence est incapable de pénétrer les desseins.
' Du moins, l'artiste, en représentant l'Univers tel
226
(1.
,1^ . .
ibu'il l'imagine, formule ses propres rêves. A propos
j(de la Nature, c'est son âme qu'il célèbre.
Et ainsi il enrichit l'àme de l'humanité.
) Car, en teintant de son esprit le monde matériel,
il révèle à ses contemporains extasiés mille nuances
de sentiment. Il leur fait découvrir en eux-mêmes
des richesses jusqu'alors inconnues. 11 leur donne
des raisons nouvelles d'aimer la vie, de nouvelles
clartés intérieures pour se conduire.
11 est, comme le disait Dante de Virgile, leur
guide, leur seigneur et leur maître.
227
CHAPITRE IX
LE MYSTÈRE DANS L'ART
N matin que j'étais allé à Meiuion
pour voir 'T{odin, on me dit dans
le corridor de la maison qu'il était
malade et qu'il se reposait dans sa
chambre.
Je me retirais déjà, quand, une porte s'ouvrant en
haut de l'escalier, j'entendis le maître qui m'appelait :
— Montez donc, vous me ferez plaisir !
Je m'empressai de répondre à cette invitation et
je trouvai 'T{odin en robe de chambre, les cheveux
ébouriffés, les pieds dans des pantoufles, devant un
bon feu de bois, car on était en novembre.
23l
— C'est, me dit-il, l'époque de l'année où je
prends la permission d'être malade.
— ???
— Mais oui! Pendant tout le reste du temps, j'ai
tant de besogne, d'occupations, de 'soucis, qu'il
m'est tout à fait impossible de souffler un seul ins-
tant. Mais la fatigue s'accumule et j'ai beau lutter
opiniâtrement pour la vaincre, quand approche la
fin de l'année je suis forcé d'arrêter mes travaux
pendant quelques jours.
Tout en recueillant ces confidences, je regardais
contre la muraille une grande croix à laquelle était
cloué un Christ, trois quarts nature.
Cétait une sculpture peinte, d'un fort beau ca-
ractère. Le cadavre divin pendait comme une su-
blime loque au bois de supplice : chairs meurtries^
exsangues, verdâtres, tête tombante et douloureuse-
ment résignée; un dieu si mort qu'il semblait ne
devoir jamais ressusciter : la consommation la plus
complète du mystérieux sacrifice,
— Vous admirez mon crucifix ! me dit Rodin. Il
333
est prodigieux, n'est-ce pas ? Il rappelle par son
réalisme celui de la chapelle del Santisimo Cristo, à
Burgos, cette image si impressionnante, si terri-
fiante, si horrible, disons le mot, qu'elle passe pour
un vrai cadavre humain empaillé...
A la vérité, le Christ que voici est beaucoup
moins sauvage. Comme les lignes du corps et des
bras sont pures et harmonieuses !
Voyant mon hôte en extase, j'eus ridée de lui
demander s'il était religieux.
— C'est selon la signification qu'on attache au
mot, me répondit-il. Si l'on entend par religieux
l'homme qui s'astreint à certaines pratiques, qui
s'incline devant certains dogmes, évidemment je ne
suis pas religieux. Qui l'est encore à notre époque ?
Qui peut abdiquer son esprit critique et sa raison ?
Mais, à mon avis, la religion est autre chose
que le balbutiement d'un credo. C'est le sentiment
de tout ce qui est inexpliqué et sans doute inex-
plicable dans le monde. C'est l'adoration de la
Force ignorée qui maintient les lois universelles,
et qui conserve les types des êtres; c'est le soup-
çon de tout ce qui dans la Nature ne tombe pas
233
3o
sous nos sens, de tout l'immense domaine des choses
que ni les yeux de notre corps ni même ceux de
notre esprit ne sont capables de voir ; c'est encore
l'élan de notre conscience vers l'infini, l'éternité,
vers la science et l'amour sans limites, promesses
peut-être illusoires, mais qui, dès cette vie; font
palpiter notre pensée comme si elle se sentait des
ailes.
En ce sens-là, je suis religieux.
'T{odin suivait maintenant les lueurs ondoyantes
et rapides du bois qui brûlait dans la cheminée.
// reprit :
— Si la religion n'existait pas, j'aurais eu besoin
de l'inventer.
Les vrais artistes sont, en somme, les plus reli-
gieux des mortels.
On croit que nous ne vivons que par nos sens
et que le monde des apparences nous suffit. On
nous prend pour des enfants qui s'enivrent de cou-
leurs chatoyantes et qui s'amusent avec les formes
cornme avec des poupées... L'on nous comprend
mail Les lignes et les nuances ne sont pour nous
que les signes de réalités cachées. Au delà des
234
I
n'b'^
BALZAC, par A. Rodin [Cliché Druet).
v^^
surfaces, nos regards plongent jusqu'à l'esprit, et
quand ensuite nous reproduisons des contours, nous
les enrichissons du contenu spirituel qu'ils enve-
loppent.
L'artiste digne de ce nom doit exprimer toute la
vérité de la Nature, non point seulement la vérité
du dehors, mais aussi, mais surtout celle du
dedans./i
Quand un bon sculpteur modèle un torse humain,'
ce ne sont pas seulement des muscles qu'il repré-
sente, c'est la vie qui les anime,... mieux que la
vie,... la puissance qui les façonna et leur commu-i
niqua soit la grâce, soit la vigueur, soit le charme
amoureux, soit la fougue indomptée.
Michel-Ange fait gronder la force créatrice dans
toutes les chairs vivantes,... Luca délia Robbia la
fait divinement sourire. Ainsi chaque statuaire, sui-
vant son tempérament, prête à la Nature une âme
terrible ou très douce.
Le paysagiste va plus loin peut-être. Ce n'est
pas seulement chez les êtres animés qu'il voit le
reflet de l'ârrie universelle : c'est dans les arbres,
les buissons, les plaines, les collines. Ce qui pour
les autres hommes n'est que du bois et de la terre
apparaît au grand paysagiste comme le visage d'un
23-
être immense. Corot voyait de la
bonté éparse sur la cime des ar-
bres, sur l'herbe des prairies et
sur le miroir des lacs. Millet y
voyait de la souffrance et de la
résignation.
Partout le grand artiste
entend l'esprit répondre à
son esprit. Où trouverez-
vous un homme plus reli-
gieux ?
Le sculpteur ne fait-il
"^ pas acte d'adoration en-
^H|l core quand il aper-
^^^^ çoit le caractère
^J grandiose des formes
jÊ^iÊSÊÈdÊK qu'il étudie, quand,
^^^^^^^ du milieu des lignes
passagères, il sait dé-
gager le type éternel
de chaque être, quand il semble discerner au sein
même de la divinité les modèles immuables d'après
lesquels toutes les créatures sont pétries. Regar-
dez, par exemple, les chefs-d'œuvre de la statuaire
égyptienne, figures humaines ou animaux, et dites
kPERVlER ÉGYPTIEN, du Brilish Muuum.
2.38
si l'accentuation des contours essentiels ne pro-
duit pas l'effet troublant d'un hymne sacré. Tout
artiste qui a le don de généraliser les formes,
c'est-à-dire d'en accuser la logique sans les vider
de leur réalité vivante, provoque la même émotion
religieuse; car il nous communique le frisson qu'il
a éprouvé lui-même devant des vérités immortelles.
— Quelque chose, dis-je, comme le tremblement
de Faust visitant cet étrange royaume des oMères ou il
s'entretient avec les héroïnes impérissables des grands
poètes et ou il contemple, impassibles dans leur ma-
jesté, toutes les idées génératrices des réalités terrestres.
— Quelle magnifique scène, s'écria Rodin, et
quelle ampleur de vision chez ce Gœthe!
// poursuivit :
— Le mystère est d'ailleurs comme l'atmosphère
où baignent les très belles œuvres d'art.
- Elles expriment en effet tout ce que le génie
éprouve en face de la Nature. Elles la représentent
avec toute la clarté, avec toute la magnificence
qu'un cerveau humain sait y découvrir. Mais for-
289
cément aussi elles se heurtent à l'immense Incon-
naissable qui enveloppe de toutes parts la très
petite sphère du connu. Car enfin nous ne sentons
et nous ne concevons dans le monde que cette
extrémité de choses par laquelle elles se présentent
à nous et peuvent impressionner nos sens et
notre àme. Mais tout le reste se prolonge dans
une obscurité infinie. Et même tout près de
nous, mille choses nous sont cachées parce que
nous ne sommes pas organisés pour les saisir.
Comme l^odin se taisait un moment, je me con-
tentai de réciter les vers de Victor Hugo :
Nous ne voyons jamais quun seul côté des choses;
L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant,
yx L'homme subit l'effet sans connaître les causes :
Tout ce qu'il voit est courte inutile et fuyant.
y — Le poète l'a dit mieux que moi, fit Rodin
en souriant.
// continua :
— Les belles œuvres, qui sont les plus hauts
témoignages de Tintelligence et de la sincérité
240
3i
^Ml
humaines, disent tout ce que l'on peut dire sur
l'homme et sur le monde, et puis elles font com-
prendre qu'il y a autre chose qu'on ne peut connaître.
Tqut_ chef-d'œuvre^a ce caractère mystérieux.
On y trouve toujours un peu de vertige. Rappelez-
vous le point d'interrogation qui plane sur tous les
tableaux de Vinci. Mais j'ai tort de choisir pour
exemple ce grand mystique, chez qui ma thèse se
vérifie trop aisément. Prenons plutôt le sublime
Concert Champêtre duGïor^ioriG. C'est toute la douce
joie de vivre ; mais à cela s'ajoute une sorte d'eni-
vrement mélancolique : qu'est-ce que la joie hu-
maine .^^ D'où vient-elle.'^ Où va-t-elle .'^ Énigme de
l'existence !
Prenons encore, si vous voulez, les Glaneuses de
Millet. Une de ces femmes qui peinent affreuse-
ment sous le soleil torride, se redresse et regarde
l'horizon. Et nous croyons comprendre que, dans
cette tête fruste, une question vient de se poser à
travers un éclair de conscience : — A quoi bon ?
C'est là le mystère qui flotte sur toute l'œuvre.
A quoi bon la loi qui enchaîne les créatures à
l'existence pour les faire souffrir ? A quoi bon ce
leurre éternel qui leur fait aimer la vie, pourtant si
douloureuse ? Angoissant problème !
240
Et ce ne sont pas seulement les chefs-d'œuvre
de la civilisation chrétienne qui produisent cette
impression mvstérieuse. On la ressent de même
devant les chefs-d'œuvre de l'Art antique, devant
les trois Parques du Parthénon, par exemple. Je
l.LS TROIS PARQUES DU PARTHÉNON (British Muséum).
les nomme Parques parce que c'est l'appellation
consacrée, bien que, de l'avis des savants, ces sta-
tues figurent d'autres déesses; peu importe, d'ail-
leurs!... Ce ne sont que trois femmes assises, mais
leur pose est si sereine, si auguste, qu'elles sem-
blent participer de quelque chose d'énorme qu'on
ne voit pas. Au-dessus d'elles règne en effet le
tt
grand mystère : la Raison immatérielle, éternelle,
à qui toute la Nature obéit et dont elles sont elles-
mêmes les célestes servantes.
Ainsi tous les maîtres s'avancent jusqu'à Tenclos
réservé de l'Inconnaissable. Certains d'entre eux
s'y meurtrissent lamentablement le front; d'autres
dont l'imagination est plus riante croient entendre
par-dessus le mur les chants de mélodieux oiseaux
qui peuplent le verger secret.
f écoutais attentivement mon hôte, qui me livrait là
ses pensées les plus précieuses sur son art. On eut
dit que la fatigue, qui condamnait son corps au repos
devant cet âtre aux flammes dansantes, laissait au
contraire son esprit plus libre et r invitait à se lancer
éper dûment dans le rêve.
Je ramenai Ventretien sur ses propres œuvres.
— Maître, lui dis-je, vous parlez des autres
artistes, mais vous vous taisez sur vous-même. Vous
êtes cependant un de ceux qui ont mis le plus de
mystère dans leur art. Dans vos moindres sculptures,
on reconnaît comme le tourment de Finvisible et de
r inexplicable.
— Hé ! mon cher Gsell, fit-il en me jetant un
240
regard ironique,
si j'ai traduit cer-
tains sentiments
dans mes œu-
vres, il est par-
faitement inutile
que je les dé-
taille en paro-
les, car je ne suis
pas un poète,
mais un sculp-
teur; et l'on doit
pouvoir les lire
facilement dans
mes sculptures;
sinon, autant
vaudrait que je n'eusse pas éprouvé ces sentiments.
TÊTE DU BALZAC de Rodin (Cliché Druet).
— Vous avez raison : c'est au public de les dé-
couvrir. Je vais donc vous dire ce que j'ai cru
observer de mystérieux dans votre inspiration. Vous
l'avertirez si j'ai vu juste.
Il me semble que ce qui vous a surtout préoc-
Icupé chez l'être humain, c'est l'étrange malaise de
f'dme ligotée dans le corps.
2.|6
i
Dans toutes vos statues, c'est le même élan de Ves-
rit vers le rêve, malgré la pesanteur et la lâcheté
e la chair.
Dans votre Saint Jean-Baptiste, un organisme
lourd et presque grossier est tendu et comme soulevé
par une mission divine qui dépasse tous les horizons
terrestres. Dans vos Bourgeois de Calais, l'âme
éprise d'une immortalité sublime traîne au supplice
le corps hésitant et paraît lui crier la fameuse parole :
Tu trembles, carcasse ! Dans votre Penseur, la
méditation, qui veut en vain embrasser l'absolu, con-
tracte, sous son terrible effort, un corps athlétique, le
ploie, le met en boule, l'écrase. Dans votre Baiser
même, les corps frémissent anxieusement comme s'ils
^se sentaient d'avance incapables de réaliser l'in-
dissoluble union désirée par les âmes. Dans votre
Balzac, le génie, hanté par de gigantesques visions,
secoue comme un haillon le corps malade, le contraint
à l'insomnie et le condamne à un labeur de forçat.
Est-ce bien cela, maître ï
— Je ne dis pas non, fit Rodin qui caressait
pensivement sa longue barbe.
— Et dans vos bustes plus encore peut-être vous
247
avez montré cette impatience de l'esprit contre les
chaînes de la matière.
Presque tous rappellent les beaux vers .du poète :
Ainsi qu'en s envolant VoiseaiL courbe la branche.
Son âme avait brisé son corps!
Vous avez représenté les écrivains la tête inclinée
comme sous le poids de leurs pensées. Quant à vos
artistes, ils fixent droit devant eux la Nature, mais ils
sont hagards, parce que leur rêverie les entraîne bien
au delà de ce qu'ils voient, bien au delà de ce qu'ils
peuvent exprimer!
Tel buste de femme, au Musée du Luxembourg^
peut-être le plus beau que vous ayez sculpté, penche
et vacille, comme si l'âme était prise d'étourdisse-
ment en plongeant dans l'abîme du songe.
Et, pour tout dire, vos bustes m'ont souvent rap-
pelé les portraits de l^embrandt : car le maître hol-
landais a, lui aussi, rendu sensible cet appel de
l'infini en éclairant le front de ses personnages par
une lumière qui tombe d'en haut.
— Me comparer à Rembrandt, quel sacrilège !
s'écria vivement Rodin... A Rembrandt, le colosse
de PArt ! Y pensez-vous, mon ami!... Devant
348
RUSTE DE M"' V..., par A. Rodin [Luxembourg, Cliché BmHojç).
Rembrandt, prosternons-nous et ne mettons jamais
personne à côté de lui!...
Mais vous avez touché juste en observant dans mes
œuvres les sursauts de l'àme vers le royaume peut-
être chimérique de la vérité et de la liberté sans
bornes. C'est bien là, en effet, le mystère qui m'émeut.
• Un moment après, il me demanda :
— Êtes-vous convaincu maintenant que l'Art
est une sorte de religion ?
— Sans doute, lui répondis-je.
oAlors, malicieusement :
f — Il importe pourtant de se rappeler que le pre-
; mier commandement de cette religion pour ceux
I qui veulent la pratiquer est de savoir bien modeler
! un bras, un torse ou une cuisse !
{
25l
CHAPITRE X
i
2. y 5
I
PHIDIAS ET MICHEL-ANGE
N samedi soir, l^pdin me dit:
— Venez me voir demain ma-
tin à Meudon ; nous parlerons de
Phidias et de Michel-Ange, et je
modèlerai devant vous des statuettes d'après les
principes de l'un et de l'autre. Vous saisirez ainsi
parfaitement les différences essentielles des deux
inspirations ou, pour mieux dire, l'opposition qui
les sépare.
T*hidias et Michel-Ange jugés et commentés par
l^odin,... on imagine si je fus exact au rendez-vous.
Le maître s'installa devant une table de marbre
200
et se fit apporter de la glaise. On était encore en
hiver et le grand atelier n était pas chauffé. Je con-
fiai à an praticien ma crainte que mon hôte ne
prît froid : — Oh ! jamais quand il travaille, me
répondit-il en souriant.
Le fait est que la fièvre avec laquelle le maître
se mit aussitôt à pétrir l'argile m'enleva toute inquié-
tude.
Il m'avait invité à m'asseoir à côté de lui et,
roulant sur la table des boudins de terre, il s'en
servit pour façonner rapidement une maquette.
H parlait en même temps.
— Cette première figure, me dit-il, va être éta-
blie selon la conception de Phidias.
Quand je prononce ce nom, je pense en réalité
à toute la sculpture grecque, dont le génie de Phi-
dias fut la plus haute expression.
Le personnage d'argile prenait tournure. Les mains
de l^odin allaient, venaient, superposant les mor-
ceaux de terre, les massant dans leurs larges paumes
sans qu'aucun de leurs mouvements fut perdu ; puis
le pouce, les doigts se mettaient de la partie, tour-
nant une cuisse d'une seule pression, cambrant une
356
hanche, inclinant une épaule, faisant virer la tête,
tout cela avec une célérité incroyable, comme s'il se
fût agi d'un exercice de prestidigitation. Parfois le
maître s'arrêtait un moment pour regarder son œuvre,
réfléchissait, prenait une décision et soudain exécu-
tait à toute allure ce que son esprit avait résolu.
Je n'ai jamais vu travailler si vite : évidemment
la sûreté de l'intelligence et du coup d'œil (mit par
donner à la main des grands artistes une aisance com-
parable à l'adresse des plus merveilleux jongleurs ou,
pour faire un rapprochement avec une profession
plus glorieuse, à l'habileté des meilleurs chirurgiens.
Au reste, cette facilité, loin d'exclure la précision et
la vigueur, les implique au contraire, et elle n'a rien
à voir, par conséquent, avec la virtuosité insigni-
fiante.
Maintenant la statuette de ^T{odin vivait. Elle
était délicieusement cadencée, un poing sur la hanche,
l'autre bras tombant avec grâce le long de la cuisse
et elle penchait amoureusement la tête.
— Je n'ai point la fatuité de croire que cette
ébauche soit aussi belle que l'antique, dit le maître
en riant ; mais ne trouvez-vous pas qu'elle en
donne une lointaine idée ?
267
33
^
— On jurerait
que c'est la copie
d'un marbre grec,
lui répondis-je.
j — Eh bien !
examinons d'où
vient cette ressemblance.
Ma statuette offre de
la tête aux pieds quatre
plans qui se contrarient
alternativement.
Le plan des épaules et
du thorax fuit vers l'épaule
gauche ; le plan du bassin
fuit vers le côté droit ; le
plan des genoux fuit de
nouveau vers le genou
gauche, car le genou de
la jambe droite pliée
vient en avant de
l'autre ; et enfin le
pied de cette même
jambe droite est en ar-
rière du pied gauche.
LE DIADUMÈSE UH POLYCLÈTE
{Brtttih Muifum.)
2N
Ainsi, je le répète, vous pouvez remarquer dans
mon personnage quatre directions, qui produisent
à travers le corps tout entier une ondulation très
douce.
Cette impression de charme tranquille est éga-
lement donnée par l'aplomb même de la figure. La
ligne d'aplomb traversant le milieu du cou tombe
sur la malléole interne du pied gauche qui porte
tout le poids du corps. L'autre jambe au contraire
est libre: elle ne pose à terre que par l'extrémité
des orteils et ne fournit ainsi qu'un point d'appui
supplémentaire : elle pourrait au besoin se lever
sans compromettre l'équilibre. Posture pleine
d'abandon et de grâce.
Autre observation à faire. Le haut du torse penche
du côté de la jambe qui supporte le corps. L'épaule
gauche est donc à un niveau plus bas que l'autre.
Mais, par opposition, la hanche gauche, à laquelle
aboutit toute la poussée de la pose, est élevée et
saillante. Ainsi, de ce côté du torse, l'épaule se
rapproche de la hanche, tandis que, de l'autre côté,
l'épaule droite, qui est élevée, s'écarte de la hanche
droite qui est baissée. Cela rappelle le mouve-
ment d'un accordéon qui se resserre, d'un côté,
et se distend, de l'autre.
269
Ce double balancement des épaules et des
hanches contribue encore à la sereine élégance de
l'ensemble.
Regardez maintenant ma statuette de profil.
Elle est cambrée en arrière : le dos se creuse et
le thorax se bombe légèrement vers le ciel. Elle
est convexe en un mot et affecte la forme de la
lettre C.
Cette configuration lui fait recevoir en plein la
lumière qui se distribue mollement sur le torse et
les membres, et ajoute ainsi à l'agrément général.
Or, les différentes particularités que nous relevons
dans cette ébauche, on les pourrait noter dans
presque tous les antiques. Sans doute, il y a de
nombreuses variantes, sans doute il y a même quel-
ques dérogations aux principes fondamentaux, mais
toujours vous retrouverez dans les œuvres grecques
la plus grande partie des caractères que je viens
d'indiquer.
Traduisez ce système technique en langage spi-
/ rituel : vous reconnaîtrez alors que l'art antique
signifie bonheur de vivre, quiétude, grâce, équi-
libre, raison.
l\odin enveloppa sa statuette d'un regard.
26f)
— On pourrait, dit-il, la finir davantage ; mais
ce ne serait que pour nous amuser, puisque, telle
qu'elle est, elle m'a suffi pour ma démonstration.
Les détails n'y ajouteraient d'ailleurs que peu
de chose. Et voici, en passant une vérité impor-
tante. Quand les plans d'une figure sont bien posés,
avec intelligence et décision, tout est fait, pour
I ainsi dire ; l'effet total est obtenu ; les fignolages
qui viendront ensuite pourront plaire au specta-
teur; mais ils sont presque superflus. Cette science
des plans est commune à toutes les grandesépoques:
lelle est presque ignorée aujourd'hui.
Là-dessus, poussant de côté sa maquette d'argile :
— A présent, j'en vais faire une autre selon la
conception de Michel-Ange.
// ne procéda nullement comme pour la première.
Il tourna d'un même côté les deux jambes de son
personnage et le corps du côté opposé. Il fléchit le
torse en avant; il plia et colla un bras contre le
corps et ramena Vautre derrière la tête.
L'attitude ainsi évoquée offrait un étrange aspect
d'effort et de torture.
261
l\odin avait façonne cette ébauche aussi vite que
la précédente, mais en écrasant avec plus de nervo-
sité encore ses boulettes de glaise et en lançant avec
plus de frénésie ses coups de pouce.
— Voilà! fit-il; que vous en semble?
— On croirait vraiment un pastiche de Michel-
Ange; ou plutôt une réplique d'une de ses œuvres.
Quelle vigueur ! Quelle tension de la muscula-
ture !
— Eh bien ! Suivez mes explications. Ici, au
lieu de quatre plans, il n'y en a plus que deux,
un pour le haut de la statuette et un autre en sens
contraire pour le bas. Ceci donne au geste à la
fois de la violence et de la contrainte : et de là
résulte un saisissant contraste avec le calme des
antiques.
Les deux jambes sont ployées et par conséquent
le poids du corps est réparti sur l'une et l'autre
au lieu de porter exclusivement sur l'une des deux.
Il n'y a donc point là repos, mais travail des deux
membres inférieurs.
Au reste, la hanche correspondant à la jambe
262
qui porte le moins est
celle qui sort et s'élève
le plus, ce qui indique
qu'une poussée du
corps est en train de
se produire dans ce
sens.
Le torse n'est pas
moins animé. Au lieu
de fléchir paisiblement
comme dans l'antique
sur la hanche la plus
saillante, au contraire
il relève l'épaule du
même côté afin de con-
tinuer le mouvement
de la hanche.
Notez encore que la
concentration de l'ef-
fort plaque les deux
jambes l'une contre
l'autre et les deux bras
contre le corps et
contre la tète. Ainsi
disparaît tout vide entre les membres et le tronc
UN CAPTIF, par Michel-Ange.
{Louvre, Cliché Giraudon.)
263
l'on ne voit plus ces à-jour qui, provenant de la
liberté avec laquelle étaient disposés les bras et
les jambes, allégeaient la sculpture grecque : l'art
de Michel-Ange crée des statues d'une venue,
d'un bloc. Lui-même disait que seules étaient
bonnes les œuvres qu'on aurait pu faire rouler
du haut d'une montagne sans en rien casser ; et,
à son avis, tout ce qui se fût brisé dans une
pareille chute était superflu.
Assurément ses figures semblent taillées pour
affronter cette épreuve ; mais il est certain aussi
qu'aucun antique n'y aurait résisté: les plus belles
œuvres de Phidias, de Polyclète, de Scopas, de
Praxitèle, de Lysippe fussent arrivées en morceaux
au bas de la pente.
Et voilà comment une parole qui est vraie et
profonde pour une école artistique se trouve fausse
pour une autre.
Un dernier caractère très important de mon
ébauche, c'est qu'elle est en forme de console : les
genoux constituent la bosse inférieure, le thorax
rentré figure la concavité, et la tête penchée, la sail-
lie supérieure de la console. Ainsi le torse est arqué
en avant, tandis qu'il l'était en arrière dans l'art
antique. C'est ce qui produit ici des ombres très
26.4
accentuées dans le creux de la poitrine et sous les
jambes.
' En somme, le plus puissant génie des temps mo-
dernes a célébré Tépopée de l'ombre, tandis que
les Anciens chantèrent celle de la lumière.
Et si maintenant, comme nous l'avons fait pour
9 /l>é7| — **
LES TROIS GRACES, par Raphaël (Chantilly)
265
^A
la technique des Grecs, nous cherchons la signi-
fication spirituelle de celle de Michel-Ange, nous
constatons que sa statuaire exprime le reploie-
ment douloureux de l'être sur lui-même, l'énergie
inquiète, la volonté d'agir sans espoir de succèsj
enfin le martyre de la créature que tourmentent
des aspirations irréalisables.
Vous savez que Raphaël pendant une période
de sa vie chercha à imiter Michel-Ange. Il n'y
parvint pas. Cette fougue condensée de son rival,
il ne put en découvrir le secret. C'est qu'il s'était
formé à l'école des Grecs, comme le prouve ce
divin trio des Grâces qui est à Chantilly, et dans
lequel il copia un adorable groupe antique de
Sienne. Sans le savoir, il revenait constamment
aux principes de ses maîtres préférés. Celles de
ses figures où il voulait mettre le plus de vigueur
gardaient toujours ce rythme et ce balancement
gracieux des chefs-d'œuvre helléniques.
Moi-même quand j'allai en Italie, ayant le cer-
veau plein des modèles grecs que j'avais étudiés
passionnément au Louvre, je me trouvai très dé-
concerté devant les Michel-Ange, ils démentaient
à tout moment les vérités que je croyais avoir dé-
finitivement acquises. <l Tiens ! me disais-je, pour-
266
quoi cette incurvation du torse, pourquoi cette
hanche qui s'élève, cette épaule qui s'abaisse? »
J'étais fort troublé...
Et pourtant Michel-Ange n'avait pu se tromper î
Il fallait comprendre. Je m'y appliquai et j'y réussis.
A vrai dire, Michel-Ange n'est pas, comme on
l'a parfois soutenu, un solitaire dans l'art. Il est
l'aboutissant de toute la pensée gothique. On dit
généralement que la Renaissance fut la résurrec-
tion du rationalisme païen et sa victoire sur le
mysticisme du moyen âge. Ce n'est qu'à moitié
juste. L'esprit chrétien a continué à inspirer une
bonne partie des artistes de la Renaissance, entre
autres Donatello, le peintre Ghirlandajo qui fut le
maître de Michel-Ange et Buonarotti lui-même.
Celui-ci est manifestement l'héritier des ima-
giers du treizième et du quatorzième siècle. On
retrouve à chaque instant dans la sculpture du
moyen âge cette forme de console sur laquelle je
viens d'attirer votre attention ; on y retrouve ce
retrait du thorax, ces membres plaqués contre le
torse et cette attitude d'effort. On y retrouve sur-
tout une mélancolie qui envisage la vie comme
un provisoire auquel il ne convient pas de s'at-
tacher.
267
Comme je remerciais mon hôte de son précieux
enseignement
— Il faudra que nous le complétions un de ces
jours par une visite au Louvre, me dit-il. Ne
manquez pas de me rappeler cette promesse.
A ce moment, un domestique introduisit Anatole
France, dont l^odin attendait la visite. Car le maître
statuaire avait invité le grand écrivain à venir
admirer sa collection d'antiques.
Je me félicitai fort, comme on pense, d'assister
à cette entrevue de deux hommes qui font actuel-
lement tant d'honneur à notre nation.
Ils se hâtèrent l'un vers l'autre avec cette mutuelle
déférence et cette affable modestie que le vrai mé-
rite témoigne toujours vis-à-vis de qui l'égale. Ils
s'étaient déjà rencontrés dans des maisons amies;
mais jamais ils n'étaient encore restés plusieurs heures
ensemble comme il leur arriva ce jour-là.
Ils forment l'un avec l'autre une sorte d'anti-
thèse.
a/lnatole France est grand et maigre. Il a la figure
longue et fine; ses yeux noirs malicieux sont em-
busqués au fond de ses orbites ; il a des mains dé-
368
licates et effilées; ses gestes soulignent avec vivacité
et précision les jeux de son ironie.
I^odin est trapu ; il a de fortes épaules ; son
visage est ample ; ses yeux rêveurs, souvent à demi
clos, s'ouvrent parfois largement et découvrent des
prunelles d'un azur très clair. Sa barbe fournie le
fait ressembler à un prophète de Michel- Ange. Il se
meut lentement, gravement. Ses mains vastes, aux
doigts courts, sont d'une robuste souplesse.
L'un est la personnification de l'analyse spirituelle
et profonde, l'autre, de la hardiesse et de la pas-
sion.
Le sculpteur nous mena devant les antiques qu'il
possédait, et la conversation se rattacha naturelle-
ment au sujet qu'il venait de traiter avec moi.
Une stèle grecque provoqua l'admiration d'o/îna-
tole France. Elle représentait une jeune femme assise
qu'un homme regardait amoureusement et derrière
laquelle se tenait une servante penchée sur les épaules
de sa maîtresse.
— Comme ces Grecs aimaient la vie, s'écria le
père de Thàis.
Voyez ! Rien ne rappelle le trépas sur cette
pierre funéraire. La morte demeure au milieu des
269
vivants et semble participer encore à leur exis-
tence; elle est devenue seulement très faible et,
comme elle ne peut plus se soutenir, il faut qu'elle
reste assise. C'est un des caractères qui d'ordi-
naire désignent les morts sur les stèles antiques :
leurs jambes étant sans force, ils ont besoin de s'ap-
puyer sur un bâton ou bien contre une muraille,
ou bien de s'asseoir.
Il y a encore un autre détail qui, fréquemment,
les distingue. Tandis que les personnages vivants
qui sont figurés autour d'eux les regardent avec
tendresse, eux-mêmes laissent errer leurs yeux
dans le vague et ne les fixent sur personne, ils ne
voient plus ceux qui les voient. Ils continuent
pourtant à vivre comme des infirmes très aimés
au milieu de ceux qui les chérissent. Et cette
demi-présence, ce demi-éloignement sont la plus
touchante expression du regret que, selon les An-
ciens, la lumière du jour inspirait aux trépassés.
Nous passâmes en revue beaucoup d'autres an-
tiques. La collection de l{odin est nombreuse et
choisie. Il s^ enorgueillit surtout d'un Hercule, dont
la vigoureuse sveltesse nous enthousiasma. C'est une
statue qui ne ressemble nullement au gros Hercule
270
Farnèse. Elle est merveilleusement élégante. Le demi-
dieu, dans toute sa fière jeunesse, a le torse et lés
membres d'une finesse extrême.
— Tel est bien, nous dit notre hôte, le héros
qui forçait à la course la biche aux pieds d'airain.
Le pesant athlète de Lysippe n'eut pas été capable
d'une telle prouesse. La force s'allie souvent à la
grâce et la vraie grâce est forte : double vérité dont
VHercule que voici peut rendre témoignage. Comme
vous le voyez, en efïet, le fils d'Alcmène paraît
d'autant plus robuste que son corps est plus har-
monieusement proportionné.
oAnatole France s'arrêta longuement devant un
charmant petit torse de déesse.
— C'est, dit-il, une des innombrables Aphrodites
pudiques qui, dans l'antiquité, reproduisirent plus
ou moins librement la Vénus de Cnide, le chef-
d'œuvre de Praxitèle. La Vénus du Capitole et celle
de Médicis, entre autres, ne sont que des variantes
de ce modèle tant de fois copié.
Chez les Grecs, beaucoup d'excellents statuaires
mettaient ainsi leurs soins à imiter l'œuvre d'un
2"I
maître qui les avait précédés. Ils n'apportaient que
peu de modifications à la donnée générale et ne
montraient leur personnalité que dans la science
de l'exécution.
Au surplus, c'était, semble-t-il^ la dévotion qui,
en s'attachant à une image sculpturale, interdisait
ensuite aux artistes de s'en écarter. La religion fixe
une fois pour toutes les types divins qu'elle adopte.
Nous nous étonnons de retrouver tant de Vénus
pudiques, tant de Vénus accroupies: nous oublions
que ces statues étaient sacrées. L'on retrouvera de
même dans mille ou deux mille ans une foule de
Vierges de Lourdes, très semblables les unes aux
autres, avec une robe blanche, un rosaire et une
ceinture bleue.
— Qu'elle était douce, m'écriai-je, cette religion
grecque, qui offrait des formes si voluptueuses à
l'adoration de ses fidèles !
— Elle était belle, reprit Anatole France, puis-
qu'elle nous a légué de si séduisantes Vénus; mais
douce, ne croyez pas qu'elle le fût. Elle était into-
lérante et tyrannique comme toute ferveur pieuse.
Au nom des Aphrodites à la chair frémissante.
272
beaucoup de nobles esprits furent tourmentés. Au
nom de l'Olympe, les Athéniens tendirent à Socrate
la coupe de ciguë. Et rappelez-vous le vers de
Lucrèce:
Tantum religio potuit suadere malorum !
Voyez-vous, si les dieux de l'antiquité nous sont
aujourd'hui sympathiques, c'est qu'ils ne peuvent
plus faire de mal, étant déchus.
// était midi et, l^din nous ayant priés de passer
dans la salle à manger, nous quittâmes à regret sa
belle collection.
AU LOUVRE
Quelques jours après, ^{odin, mettant à exécution
la promesse qu'il m'avait faite, m'invita à l'accom-
pagner au Musée du Louvre.
Nous ne fûmes pas plus tôt devant les Antiques
273
35
qu'il montra un air heureux, comme s'il se retrouvait
au milieu d'anciens amis.
— Que de fois, me dit-il, suis-je venu ici autre-
fois, quand je n'avais encore qu'une quinzaine d'an-
nées. J'avais eu d'abord le violent désir d'être pein-
tre. La couleur m'attirait. Je montais souvent là-
haut pour admirer les Titien et les Rembrandt.
Mais hélas! je n'avais pas assez d'argent pour m'a-
cheter des toiles et des tubes de couleurs. Pour
copier les Antiques, au contraire, je n'avais besoin
que de papier et de crayons. Je fus donc forcé de
ne travailler que dans les salles du bas et j^y pris
bientôt une telle passion pour la sculpture que je ne
pensai plus à rien d'autre.
En entendant l^odin me raconter ainsi les études
qu'il fit d'après l'antique, je songeai à l'injustice
des faux classiques qui l'ont accusé de s'être insurgé
contre la tradition. La tradition ! c'est ce prétendu
révolté qui, de nos jours, la connaît le mieux et la
respecte le plus !
Il me conduisit dans la salle des moulages et, me
désignant le Diadumène de Polyclète dont le marbre
est au British Muséum :
274
— Vous pouvez observer ici, me dit-il, les qua-
tre directions que j'avais indiquées l'autre jour dans
ma maquette de terre. Considérez, en effet, le côté
gauche de cette statue : l'épaule est légèrement en
avant, la hanche est en arrière, le genou est de
nouveau en avant, le pied est en arrière ; et de là
résulte la douce ondulation de l'ensemble.
Maintenant remarquez le balancement des ni-
veaux: niveau des épaules plus bas vers celle de
droite; niveau des hanches plus bas vers celle de
gauche. Notez l'aplomb qui, passant par le milieu
du cou, tombe sur la malléole interne du pied droit;
notez la pose libre de la jambe gauche.
Enfin constatez de profil la convexité de la face
antérieure de la statue, sa forme de C.
Dès ce premier exemple^ j'étais convaincu. I^odin
répéta sa démonstration sur quantité d'autres Antiques.
Quittant les moulages, il me mena devant le torse
divin du Périboétos de 'Praxitèle :
— Fuite des épaules vers celle de gauche, fuite
des hanches vers celle de droite ; niveau des épaules
plus haut vers celle de droite; niveau des hanches
plus haut vers celle de gauche.
275
Et se laissant aller à des impressions moins théo-
riques :
— Quelle élégance ! dit-il. Ce jeune torse sans
tète semble sourire à la lumière et au printemps
mieux que des yeux et des lèvres ne le pourraient
faire.
Puis, devant la Vénus de Milo :
— Voilà la merveille des merveilles ! Un rythme
exquis très semblable à celui des statues que nous
venons d'admirer; mais, de plus, quelque chose de
pensif; car ici nous ne trouvons plus la forme de
C et, au contraire, le torse de cette déesse se courbe
un peu en avant comme dans la statuaire chré-
tienne. Pourtant rien d'inquiet ni de tourmenté.
L'œuvre est de la plus belle inspiration antique:
c'est la volupté réglée par la mesure: c'est la joie
de vivre cadencée, modérée par la raison.
Ces chefs-d'œuvre me produisent un étrange
effet. Ils reconstituent naturellement dans ma pen-
sée l'atmosphère et le pays où ils naquirent.
Je vois les jeunes Grecs aux cheveux bruns cou-
ronnés de violettes et les vierges aux tuniques ilot-
276
tantes offrir des sacrifices aux dieux dans ces tem-
ples dont les lignes étaient pures et majestueuses
et dont le marbre avait la chaude transparence de
la chair ; j'imagine des philosophes se promenant
aux alentours d'une ville et s'entretenant de la
Beauté près d'un vieil autel qui leur rappelait une
aventure terrestre de quelque dieu. Les oiseaux
cependant chantaient sous le lierre, dans les larges
platanes, dans les buissons de lauriers et de myrtes,
et les ruisseaux miroitaient sous le ciel, enveloppe
sereine de cette nature sensuelle et paisible.
Quelques instants après, nous étions devant la
Victoire de Samothrace.
— Replacez-la en esprit sur un beau rivage
d'or, d'où l'on voyait, sous les branches des oliviers,
la mer étincelantau loin avec ses îles blanches!
Les Antiques ont besoin de la pleine lumière;
<lans nos musées, ils sont alourdis par des ombres
trop fortes: la réverbération de la Terre ensoleillée
[
et de la Méditerranée voisine les auréolait d'une
éblouissante splendeur.
Leur Victoire,... c'était leur Liberté : comme elle
différait de la nôtre !
277
Elle ne retroussait
point sa robe pour
franchir des barrica-
des. Elle était vêtue
de lin très léger et
non de gros drap : son
corps merveilleuse-
ment beau n'était pas
taillé pour les tâches
quotidiennes ; ses
mouvements, quoi-
que vigoureux, étaient
toujours harmonieu-
sement équilibrés.
A la vérité, elle
n'était pas la Liberté
de tous les hommes,
mais seulement des
esprits distingués.
Les philosophes la
contemplaient avec
ravissement. Mais les
vaincus, les esclaves qu'elle faisait fouetter ne
pouvaient avoir de tendresse pour elle.
C'était là le défaut de l'idéal hellénique.
LA VICTOIRE DE SAMUTIIHACE
(l.ouvrt. Cliché Giraudon.)
278
La beauté que concevaient les Grecs était l'Ordre
rêvé par l'Intelligence; mais aussi ne s'adressait-elle
qu'aux cerveaux très cultivés : elle dédaignait les
âmes humbles : elle n'avait nul attendrissement
pour la bonne volonté des êtres frustes et ne sa-
vait point qu'il y a dans chaque cœur un rayon
du ciel.
Elle était tyrannique pour tout ce qui n'était
pas capable de haute pensée ; elle inspirait à
Aristote l'apologie de Tesclavage ; elle n'admettait
que la perfection des formes et elle ignorait que
l'expression d'une créature disgraciée peut être
sublime : elle faisait jeter cruellement dans un
gouffre les enfants contrefaits.
Cet ordre même, pour lequel s'exaltaient les
philosophes, offrait quelque chose de trop arrêté.
Ils l'avaient imaginé selon leurs désirs et. non tel
vou'il existe dans le vaste Univers, ils l'avaient ar-
rangé selon leur géométrie humaine, ils se figu-
raient le monde limité par une grande sphère de
cristal : ils avaient peur de l'indéfini. Ils avaient
peur aussi du progrès. Suivant eux, la création
n'avait jamais été si belle qu'à son aurore, quand
rien ne troublait encore l'équilibre primitif. Depuis,
tout n'avait fait qu'empirer : un peu plus de confu-
279
sion s'introduisait chaque jour dans l'ordre universel.
L'âge d'or que nous entrevoyons à l'horizon de
l'avenir, ils le plaçaient loin derrière eux dans le
recul des temps.
Ainsi leur passion pour le bel ordre les trom-
pait. L'ordre sans doute règne dans l'immense
nature ; mais il est bien plus complexe que l'homme
par les premiers efforts de sa raison ne pouvait
se le représenter ; il est d'ailleurs éternellement
changeant.
Pourtant jamais la statuaire ne fut plus radieuse
que lorsqu'elle s'inspira de cet ordre étroit. C'est
que cette calme beauté pouvait s'exprimer tout
entière dans la sérénité des marbres diaphanes :
c'est qu'il y avait accord parfait de la pensée et
de la matière qu'elle animait. L'esprit moderne,
au contraire, bouleverse et brise toutes les formes
dans lesquelles il s'incarne.
Non, jamais nul artiste ne surpassera Phidias.
Car le progrès existe dans le monde, mais non
dans l'art. Le plus grand des sculpteurs qui parurent
dans le temps où tout le rêve humain pouvait
s'enclore dans le fronton d'un temple restera à
jamais inégalé.
2H0
Nous nous rendîmes ensuite dans la salle de
Michel-Ange.
I^our y accéder, nous traversâmes celle de Jean
Goujon et de Germain Pilon.
— Vos grands frères, dis- je à *T{odin.
— Je le voudrais bien, fit-il avec un soupir.
Nous étions maintenant devant les Captifs de
'^uonarotti.
Nous regardâmes d'abord celui de droite, qui se
présente de profil.
— Voyez ! deux grandes directions seulement.
Les jambes, de notre côté, le torse, du côté opposé.
Cela donne à l'attitude une force extrême. Point
de balancement de niveaux. C'est la hanche droite
qui est la plus élevée et c'est également l'épaule
droite qui est au niveau le plus haut. Le mouve-
ment en acquiert plus d'ampleur. Observons
l'aplomb. Il tombe non plus sur un pied, mais
entre les deux : ainsi les deux jambes à la fois
portent le torse et semblent accomplir un effort.
Considérons, enfin, l'aspect général. C'est celui
d'une console : les jambes ployées font^ en effet,
281
une saillie en avant et
le thorax rentré forme
un creux.
C'est la confirma-
tion de ce que je vous
montrai dans mon ate-
lier sur mon ébauche
d'argile.
'T^uis se tournant vers
l'autre Captif :
— La forme de con-
sole est ici dessinée non
point par le retrait de
la poitrine, mais par le
coude levé qui vient
surplomber en avant.
Cette silhouette si
particulière est, je vous
l'ai déjà dit, celle de
toute la statuaire du
moyen âge.
La console, c'est la
Vierge assise qui sincline vers son enfant. C'est
us CAPTIF, par Michtl-Angt.
(Louvrt, CUcki Giraudon.)
2B2
le Christ cloué sur la croix, les jambes fléchissantes,
le torse penché vers les hommes que son supplice
doit racheter. C'est la Mater dolorosa qui se courbe
sur le cadavre de son flls.
Michel-Ange, encore une fois, n'est que le
dernier et le plus grand des gothiques.
Retour de l'âme sur elle-même, souffrance,
dégoût de la vie, lutte contre les chaînes de la
matière, tels sont les éléments de son inspira-
tion.
Ces Captifs sont retenus par des liens si faibles
qu'il semble facile de les rompre. Mais le sculp-
teur a voulu montrer que leur détention est sur-
tout morale. Car, bien qu'il ait représenté dans
ces figures les provinces conquises par le pape
Jules II, il leur a donné une valeur symbolique.
Chacun de ses prisonniers est l'âme humaine qui
voudrait faire éclater la chape de son enveloppe
corporelle afin de posséder la liberté sans limites.
Regardez le Captif de droite. Il a le masque
de Beethoven. Michel-Ange a deviné les traits du
plus douloureux des grands musiciens.
Qu'il ait été lui-même affreusement torturé par
la mélancolie, c'est ce que prouve toute son exis-
tence.
283
« Pourquoi espère-t-on plus de vie et de plaisir,
« dit-il dans un de ses beaux sonnets. La joie
« terrestre nous nuit d'autant plus quelle nous sé-
« duit davantage. »
Et, dans une autre pièce de vers :
« Celui-là jouit du meilleur sort, dont la mort suit
« de près la naissance. »
Toutes les statues qu'il fit sont d'une contrainte
si angoissée qu'elles paraissent vouloir se rompre
elles-mêmes. Toutes semblent près de céder à la
pression trop forte du désespoir qui les habite.
Quand Buonarotti fut devenu vieux, il lui arriva
de les briser réellement. L'art ne le contentait plus,
il voulait l'infmi.
« M la peinture, ni la sculpture, écrivait-il, ne
< charmeront plus l'âme tournée vers cet amour divin
« qui ouvrit ses bras sur la croix pour nous rece-
^ voir. y>
Ce sont exactement les paroles du grand mys-
tique qui composa Vlmitation de Jésus-Christ :
« La souveraine sagesse est de tendre au royaume
< du ciel par le mépris du monde.
<i Vanité de s'attacher à ce qui passe si vite et
2R4
« de ne pas se hâter vers la joie qui ne finit point. >
'T^odin ouvrit alors une parenthèse au milieu de
ses pensées :
— Je me rappelle qu'étant dans le Dôme de Flo-
rence, je regardai avec une profonde émotion la Pieta
de Michel-Ange. Ce chef-d'œuvre, qui d'ordinaire
est dans l'ombre, était à ce moment éclairé par un
grand flambeau d'argent. Et un jeune enfant de
chœur d'une beauté
parfaite, s'appro-
chant du flambeau
qui était de la même
taille que lui, le tira
vers sa bouche et en
souffla la flamme.
Alors je ne vis plus
la merveilleuse scul-
pture. Et cet enfant
me parut figurer le
génie de la Mort qui
éteint la Vie. J'ai gar-
dé précieusement
cette forte image
dans mon cœur.
LA PIETA, de Mtchel-Ange.
285
// reprit :
— S'il m'est permis de parler un peu de moi,
je vous dirai que j'ai oscillé, ma vie durant, entre
les deux grandes tendances de la statuaire, entre
la conception de Phidias et celle de Michel-Ange.
Je suis parti de l'Antique ; mais lorsque j'allai
en Italie, je me suis épris soudain du grand maître
florentin, et mes œuvres se sont certainement
ressenties de cette passion.
/Depuis, surtout dans les derniers temps, je suis
(revenu à l'Antique.
^es thèmes favoris de Michel-Ange, la profon-
cfeur de l'âme humaine, la sainteté de l'effort et de
la souffrance sont d'une austère grandeur.
\ Mais je n'approuve pas son mépris de la vie.
/ L'activité terrestre, si imparfaite qu'elle soit, est
/^encore belle et bonne.
\ Aimons la vie pour l'effort même qu'on y peut
déployer.
Pour moi, j'essaie de rendre sans cesse plus
calme ma vision de la nature. C'est vers la séré-
nité que nous devons tendre. Il restera toujours
en nous assez de l'anxiété chrétienne devant le
mystère .
2}{(.
I
CHAPITRE XI
I
u^
, 1
L'UTILITÉ DES ARTISTES
A veille du vernissage, je rencontrai
Auguste 'T^odinau Salon de la So-
ciété Nationale. Il était accompagné
de deux de ses élèves, passés maîtres
eux-mêmes : l'excellent sculpteur
"^ourdelle, qui a exposé cette année un farouche Hé-
raklès perçant de ses flèches les oiseaux du lac
Stymphale, et ^espiau, qui modèle des bustes d'une
exquise finesse.
Tous trois étaient arrêtés devant une image du
dieu T^an, que ^ourdelle, dans sa fantaisie d'artiste.
289
37
a sculptée à la ressemblance de 'T^odin. L'auteur de
cette œuvre s'excusait d'avoir mis deux petites cornes
au front de son maître. Et l^odin, en riant :
— Vous le deviez, puisque c'est Pan que vous
représentiez. D'ailleurs Michel-Ange a. donné des
cornes semblables à son Moïse. Elles sont l'em-
blème de la toute-puissance et de la toute-sa-
gesse, et je suis assurément très flatté d'en avoir
été gratifié par vos soins.
Comme il était midi, le maître nous invita à dé-
jeuner dans quelque restaurant du voisinage.
Nous sortîmes. Nous étions dans l'avenue des
Champs-Elysées.
Sous le vert jeune et acide des marronniers, les
autos et les équipages attelés glissaient en files mi-
roitantes. C'était rétincellement du luxe parisien
dans son cadre le plus lumineux et le plus fasci-
nant.
— Oli déjeunerons-nous ? demanda '^ourdelle avec
une anxiété comique. Dans les restaurants de ces
parages, ion est généralement servi par des maîtres
d'hôtel en habit, et c'est ce que je ne puis souffrir :
car ces personnages m'intimident. A mon avis, il
290
nous faudrait quelque bon rendez-vous de cochers.
oAlors T>espiau :
— L'on y mange mieux en effet que dans des
maisons somptueuses ou les mets sont sophistiqués.
Et telle est bien la secrète pensée de '^ourdelle : car
la feinte modestie de ses goûts n'est en réalité que
de la gourmandise.
"^odin conciliant se laissa mener par eux chez
un petit traiteur, qui se dissimulait dans une rue
proche des Champs-Elysées. Nous y choisîmes un
coin confortable, oii nous nous installâmes à notre
convenance.
T>espiau est d'humeur enjouée et taquine. Il dit
à '^ourdelle, en lui passant un plat :
— Sers-toi, ^ourdelle, bien que tu ne mérites
pas d'être nourri, car tu es un artiste, c'est-à-dire
un inutile.
— Je te pardonne cette impertinence, dit ^our-
delle, car tu en prends pour toi-même la moitié.
Sans doute traversait-il une crise momentanée de
pessimisme, car il ajouta :
— T)'ailleurs je ne veux pas te contredire. Il est
bien vrai que nous ne sommes bons à rien.
Quand je me rappelle mon père, qui était scieur
de long, je me dis : Celui-là faisait une besogne
2gi
nécessaire à la société. Il apprêtait les matériaux
avec lesquels sont édifiées les demeures des hommes.
Je le revois, mon bon vieux, sciant consciencieuse-
ment ses pierres de taille, hiver comme été, dans les
chantiers en plein vent. C'était un rude ouvrier,
comme il n'y en a plus guère.
oMais moi..., mais nous, quels services rendons-
nous à nos semblables ? Nous sommes des jongleurs,
des bateleurs, des personnages chimériques, qui amu-
sons le public sur les places foraines. C'est à peine
si l'on daigne s'intéresser à nos efforts. Peu de gens
sont capables de les comprendre. Et je ne sais si
nous sommes dignes de leur bienveillance, car le
monde pourrait fort bien se passer de nous.
II
Là-dessus l^odin :
— J'imagine que notre Bourdelle ne pense pas
un mot de ce qu'il dit. Pour moi, j'ai une opi-
nion toute contraire à celle qu'il vient d'expri-
292
%
LE LYS BRISÉ, par A. Rodin.
a^^
mer. Je crois que les artistes sont les plus utiles
des hommes.
Et '^ourdelle, se mettant à rire :
— Cest que l'amour de votre profession vous
aveugle.
— Non point, car mon jugement s'appuie sur
des raisons très solides et dont je pourrais vous
faire part.
— Maître, j'ai grand désir de les connaître.
— Prenez donc un peu de ce beaune, que le
patron de céans nous recommande. 11 vous mettra
en meilleure disposition pour m'entendre.
Et quand il nous eut versé à boire :
— Une première remarque. Avez-vous fait ré-
flexion que, dans la société moderne, les artistes,
je veux dire les vrais artistes, sont presque les
seuls hommes qui exercent leur métier avec
plaisir }
— // est certain, s'écria ^ourdclle, que le tra-
2C).S
vail est toute notre joie, toute notre vie... ; mais
cela ne signifie pas que...
— Attendez ! Ce qui manque le plus à nos con-
temporains, c'est, il me semble, l'amour de leur
profession. Ils n'accomplissent leur tâche qu'avec
répugnance. Ils la sabotent volontiers. Il en est
ainsi du haut en bas de l'échelle sociale. Les
hommes politiques n'envisagent dans leurs fonc-
tions que les avantages matériels qu'ils peuvent
en tirer, et ils paraissent ignorer la satisfaction
qu'éprouvaient les grands hommes d'État d'autre-
fois à traiter habilement les affaires de leur pays.
Les industriels, au lieu de soutenir l'honneur
de leur marque, ne cherchent qu'à gagner le plus
d'argent qu'ils peuvent en falsifiant leurs produits ;
les ouvriers, animés contre leurs patrons d'une hos-
tilité plus ou moins légitime, bâclent leur besogne.
Presque tous les hommes d'aujourd'hui semblent
considérer le travail comme une affreuse néces-
sité, comme une corvée maudite, tandis qu'il
devrait être regardé comme notre raison d'être
et notre bonheur.
Il ne faut pas croire d'ailleurs qu'il en ait tou-
jours été ainsi. La plupart des objets qui nous
296
restent de l'ancien régime, meubles, ustensiles,
étoffes, dénotent une grande conscience chez
ceux qui les fabriquèrent.
L'homme aime autant travailler bien que tra-
vailler mal ; je crois même que la première ma-
nière lui sourit davantage, comme plus conforme à
sa nature. Mais il écoute tantôt les bons, tantôt
les mauvais conseils ; et c'est actuellement aux
mauvais qu'il accorde la préférence.
Et, pourtant, combien l'humanité serait plus
heureuse, si le travail, au lieu d'être pour elle la
rançon de l'existence, en était le but !
Pour que ce merveilleux changement s'opérât,
il suffirait que tous les hommes suivissent l'exemple
des artistes, ou mieux qu'ils devinssent tous des
artistes eux-mêmes : car le mot dans son accep-
tion la plus large signifie pour moi ceux qui
prennent plaisir à ce qu'ils font. Il serait à dési-
rer qu'il y eût ainsi des artistes dans tous les mé-
tiers : des artistes charpentiers, heureux d'ajuster
habilement tenons et mortaises; des artistes ma-
çons, gâchant le plâtre avec amour ; des artistes
charretiers, fiers de bien traiter leurs chevaux et
de ne pas écraser les passants. Cela formerait une
admirable société, n'est-il pas vrai ?
297
Vous voyez donc que la leçon donnée par les
artistes aux autres hommes pourrait être mer-
veilleusement féconde.
— '^ien plaidé, fit ^espiaii. Je me rétracte,
'^ourdelle, et je reconnais que ta mérites ta nour-
riture, l^/p rends de ces asperges, je te prie.
III
cM'adressant alors à 'T{odin :
— oMaître, lui dis-je, vous avez, sans nul doute,
le don de la persuasion,
oMais, en somme, à quoi bon prouver l'utilité
des artistes ^ Assurément, comme vous venez de le
montrer, leur passion pour le travail pourrait être
d'un bienfaisant exemple. Mais le travail même
qu'ils exécutent, n'est-il pas foncièrement inutile ^ et
n'est-ce point là précisément ce qui en fait le prix ck
nos yeux ^
— Comment Tentendez-vous?
298
— Je veux dire que, fort heureusement, les œu-
vres d'art ne comptent point parmi les choses utiles,
c'est-à-dire parmi celles qui servent à nous alimen-
ter, à nous vêtir, à nous abriter, à satisfaire en un
mot nos besoins corporels. Car, tout au contraire,
elles nous arrachent à l'esclavage de la vie pratique
et nous ouvrent le monde enchanté de la contem-
plation et du rêve.
— Mon cher ami, l'on se trompe bien d'ordi-
naire sur ce qui est utile et ce qui ne l'est pas.
Qu'on nomme utile ce qui répond aux nécessi-
tés de notre vie matérielle, j'y consens.
Aujourd'hui, d'ailleurs, l'on considère égale-
ment comme utiles les richesses qu'on étale uni-
quement pour en tirer vanité et pour exciter
l'envie : et ces richesses sont non seulement inu-
tiles, mais encombrantes.
Pour moi, j'appelle utile tout ce qui nous
donne le bonheur. Or, il n'y a rien au monde
qui nous rende plus heureux que la contempla-
tion et le rêve. C'est ce qu'on oublie trop de nos
jours. L'homme qui, à l'abri du dénuement, jouit
en sage des innombrables merveilles que rencon-
trent à chaque instant ses yeux et son esprit,
299
marche sur terre comme un dieu. Il s'enivre à
admirer les beaux êtres pleins de sève qui dé-
ploient autour de lui leur frémissante ardeur,
fiers échantillons de l'espèce humaine et des
LE PRINTEMPS, par A. Rodin.
races animales, jeunes musculatures en mouve-
ment, admirables machines vivantes, souples,
sveltes et nerveuses ; il promène sa joie dans les
vallons et sur les coteaux où le printemps se dé-
pense en prodigieuses fêtes vertes et fleuries, en
effluves d'encens, en murmures d'abeilles, en
.3()o
I
bruissements d'ailes et en chansons d'amour; il
s'extasie sur les rides d'argent qui se poursuivent
et semblent sourire à la surface des fleuves ; il
s'enthousiasme à observer les efforts tentés par
Apollon, le dieu d'or, pour écarter les nuages que
la terre, au renouveau, élève entre elle et lui
comme une pudique amante qui hésite à se
dévoiler.
Quel mortel est plus fortuné que celui-là ? Et
puisque c'est l'art qui nous enseigne, qui nous aide
à goûter de telles jouissances, qui niera qu'il ne
nous soit infiniment utile ?
Mais il ne s'agit pas seulement des voluptés
) intellectuelles. Il s'agit de bien plus. L'art indique
' aux hommes leur raison d'être. Il leur révèle le
I sens de la vie, il les éclaire sur leur destinée et
par conséquent les oriente dans l'existence.
Quand Titien peignait une société merveilleuse-
ment aristocratique où chaque personnage portait
écrit sur son visage, empreint dans ses gestes et
noté dans son costume, l'orgueil de l'intelligence,
de l'autorité et de la richesse, il proposait aux
patriciens de Venise l'idéal qu'ils eussent voulu
réaliser.
Quand Poussin composait des paysages où semble
3oi
régner la Raison, tant l'ordonnance en est claire
et majestueuse ; quand Puget gonflait les muscles
de ses héros; quand Watteau abritait sous de mys-
térieux ombrages ses amoureux charmants et mé-
LE GANT DÉCniRJi, par It TilUn {Louprr),
303
it^
lancoliques ; quand Houdon faisait sourire Voltaire
et courir légèrement Diane chasseresse ; quand
Rude, en sculptant sa ^Marseillaise, appelait au
secours de la patrie les vieillards et les enfants,
ces grands maîtres français polissaient tour à tour
quelques-unes des facettes de notre âme natio-
nale, qui, l'ordre, qui, l'énergie, qui, l'élégance, qui,
l'esprit, qui, l'héroïsme, tous la joie de vivre et
d'agir librement^ et ils entretenaient chez leurs
compatriotes les qualités distinctives de notre race.
Le plus grand artiste de notre temps, Puvis de
Chavannes, ne s'est-il pas efforcé de répandre sur
nous la douce sérénité à laquelle nous aspirons
tous? Ses sublimes paysages, où la Nature sacrée
semble bercer sur son sein une humanité aimante,
sage, auguste et simple à la fois, ne sont-ils point
pour nous d'admirables leçons ? Assistance aux
faibles, amour du travail, dévouement, respect de
la haute pensée^ il a tout exprimé, cet incompa-
rable génie ! Cest une merveilleuse lumière sur
notre époque. Il suffit de regarder l'un de ses
chefs-d'œuvre, sa Sainte Geneviève, son Bois Sacré
de la Sorbonne ou bien son magnifique Hommage
à Victor Hugo dans l'escalier de l'Hôtel de Ville,
pour se sentir capable de nobles actions.
3o5
3q
Les artistes et les
penseurs sont comme
des lyres infiniment
délicates et sonores.
Et les vibrations que
tirent d'eux les cir-
constances de chaque
époque se prolongent
chez tous les autres
mortels.
Sans doute les
hommes capables de
goûter de très belles
œuvres d'art sont
rares ; et, d'ailleurs,
dans les musées ou
même sur les places
publiques elles ne sont regardées que par un nombre
restreint de spectateurs. Mais les sentiments qu'elles
contiennent ne finissent pas moins par s'infiltrer
jusque dans la foule. Au-dessous des génies, en
effet, d'autres artistes de moindre envergure re-
prennent et vulgarisent les conceptions des maî-
tres ; les écrivains sont influencés par les peintres,
comme ceux-ci le sont par les littérateurs : il y a
LA JEUNE MÈRE, par A. Rodin.
3c)6
un continuel échange de pensées entre tous les
cerveaux d'une génération ; les journalistes, les
romanciers populaires, les illustrateurs, les des-
sinateurs d'images mettent à la portée de la mul-
titude les vérités que de puissantes intelligences
ont découvertes. C'est comme un ruissellement
spirituel, comme un jaillissement qui se déverse
en de multiples cascades, jusqu'à former la grande
nappe mouvante qui représente la mentalité d'un
temps.
Et il ne faut pas dire, comme on en a l'habi-
tude, que les artistes ne font que refléter les sen-
timents de leur milieu. Ce serait déjà beaucoup.
Car il n'est pas inopportun de présenter aux
autres hommes un miroir pour les aider à se con-
naître. Mais ils font davantage. Certes, ils puisent
largement au fonds commun amassé par la tradi-
tion, mais ils accroissent aussi ce trésor. Ils sont
^vraiment des inventeurs et des guides.
11 suffit, pour s'en convaincre, d'observer que la
plupart des maîtres précédèrent, et de beaucoup
parfois, le temps où triompha leur inspiration.
Poussin peignit sous Louis XIII nombre de chefs-
d'œuvre dont la noblesse régulière présage le
caractère du règne suivant. Watteau, dont la
007
grâce nonchalante
paraît avoir présidé
à tout le règne de
Louis XV, ne vécut
pas sous ce roi, mais
sous Louis XIV et
mourut sous le Ré-
gent. Chardin et
Greuze, qui, en célé-
brant le foyer bour-
geois, annoncèrent,
semble-t-il, une so-
ciété démocratique,
vécurent sous la mo-
narchie. Prudhon,
mystique, doux et
las, revendiqua au
milieu des stridentes
fanfares impériales le
droit d'aimer, de se
recueillir, de rêver,
et il s'affirma comme le précurseur des roman-
tiques... Et plus près de nous, Courbet et Millet
n'ont-ils pas évoqué sous le second Empire les
fatigues et la dignité de la classe populaire, qui,
SŒUR ET FRÈRE, par A. Rodin.
{Cliché de l'Art et les Artistes.)
3o8
depuis, sous la troisième République, a conquis
une place si prépondérante dans la société.
Je ne dis pas que ces artistes aient déterminé les
grands courants où se reconnaît leur esprit. Je dis
seulement qu'ils ont inconsciemment contribué à
les former; je dis qu'ils ont fait partie de l'élite
intellectuelle qui créa ces tendances. Et, bien
entendu, cette élite n'est point composée des
artistes seuls, mais aussi des écrivains, philosophes,
romanciers et publicistes.
Ce qui prouve encore que les maîtres apportent
à leur génération des idées et des inclinations
nouvelles, c'est que souvent ils ont grand'peine à
les faire accepter. Ils passent parfois presque toute
leur vie à lutter contre la routine. Et plus ils ont
de génie, plus ils ont de chances d'être longtemps
méconnus. Corot, Courbet, Millet, Puvis de Cha-
vannes, pour ne citer que ceux-là, n'ont été una-
nimement acclamés que sur la fin de leur carrière.
On ne fait pas impunément du bien aux hommes.
Du moins, par cette obstination à enrichir l'âme
humaine, les maîtres de Tart ont mérité que leur
nom fût sacré après leur mort.
Voilà, mes amis, ce que je voulais vous dire sur
l'utilité des artistes.
3o9
IV
Je déclarai que j'étais persuadé.
— Je ne demandais qu'à l'être, fit à son tour
^ourdelle; car j'adore mon métier, et ma boutade de
tout à l'heure me fut soufflée sans doute par quelque
mélancolie passagère; ou plutôt, désireux d'entendre
l'apologie de ma profession, j'ai agi comme ces
femmes coquettes qui se plaignent d'être laides pour
provoquer les compliments.
Il y eut quelques instants de silence : car nous son-
gions à ce qui venait d'être dit. L'appétit d'ailleurs
n'y perdit rien et les fourchettes firent merveille pen-
dant cette trêve.
Puis, m'avisant que l^odin s'était modestement
oublié en indiquant l'influence spirituelle des maî-
tres :
— Vous-même, lui dis-je, vous aurez exercé, sur
votre époque, une action qui, certainement, se pro-
longera sur les générations prochaines.
En célébrant avec tant de force notre être inté-
3io
rieur, vous aurez aidé à révolution de la vie mo-
derne.
Vous avez montré la valeur immense que chacun
de nous aujourd'hui attache à ses pensées, à ses ten-
dresses, à ses songes et souvent aux égarements de
sa passion. Vous avez consigné les ivresses amou-
reuses, les rêveries virginales, les fureurs du désir,
les vertiges de la méditation, les élans d'espérance,
les crises d'accablement.
Sans cesse, vous avez exploré le domaine mysté-
rieux de la conscience individuelle et vous l'avez
découvert toujours plus vaste.
Vous avez observé que dans l'ère oii nous entrons,
rien n'a autant d'importance pour nous que nos
propres sentiments, notre propre personne intime.
Vous avez vu que chacun de nous, homme de pensée,
homme d'action, mère, jeune fille, amante, faisait de
son âmz le centre de l'univers. Et cette disposition
qui chez nous était presque inconsciente, vous nous
l'avez révélée à nous-mêmes.
A la suite de Victor Hugo, qui, magnifiant dans
la poésie les joies et les tristesses de l'existence
privée, a chanté la mère près du berceau de son
enfant, le père sur la tombe de sa fille, l'amant
devant ses souvenirs de bonheur, vous avez ex-
oi I
primé, dans la sculpture, les plus profondes, les
plus secrètes émotions de Vâme.
Et nul doute que cette puissanté'^vague d'indivi-
dualisme qui passe sur la vieille société ne la mo-
difie peu à peu. Nul doute que, grâce aux efforts
des grands artistes et des grands penseurs qui in-
vitent chacun de nous à se considérer comme un
but suffisant pour lui-même et à vivre selon son
cœur, r humanité ne finisse par balayer toutes les
tyrannies qui compriment encore l'individu et ne
supprime les inégalités sociales qui asservissent
ceux-ci et ceux-là, le pauvre au riche, la femme à
l'homme, le faible au fort.
Uous aurez beaucoup travaillé, vous, par la
sincérité de votre art, à r avènement progressif de
cet ordre nouveau.
Là-dessus, '^ourdelle de dire :
— Jamais l'on n'a parlé plus juste.
cMais n^din, avec un sourire :
— Votre grande amitié m'accorde une trop belle
place parmi les champions de la pensée moderne.
Il est vrai du moins que j'ai cherché à être utile,
en formulant aussi nettement que je l'ai pu ma
vision des êtres et des choses.
.3l2
T>espiau dégustait en connaisseur un petit verre
de vieux marc.
— Je retiendrai l'adresse de ce restaurant^ fit-il.
— Ma foi, lui dis-je, j'y prendrais volontiers
pension si le maître 'T{odin y venait converser tous
les jours avec ses élèves.
Un instant après, l^odin reprit :
— Si j'ai insisté sur notre utilité et si j'y insiste
encore, c'est que, seule, cette considération dans
le monde où nous vivons peut nous ramener les
sympathies auxquelles nous avons droit.
L'on ne se préoccupe aujourd'hui que d'intérêt :
je voudrais que cette société pratique se convain-
quit qu'elle a au moins autant d'intérêt à honorer
les artistes que les usiniers et les ingénieurs.
%\^
TABLE
5is'
^\w
TABLE
Pages.
Préface i
CHAPITRE PREMIER
Le Réalisme dans l'Art 19
CHAPITRE II
Pour l'Artiste tout est beau dans la Nature ... 3"^
CHAPITRE III
Le Modelé 55
CHAPITRE IV
Le Mouvement dans l'Art 69
3.7
Pages.
CHAPITRE V
Le Dessin et la Couleur 117
CHAPITRE Vi
La Beauté de la F'emme 14.3
CHAPITRE VII
Ames de jadis, âmes d'aujourd'hui 157
CHAPITRE VIII
La Pensée dans l'Art 19,3
CHAPITRE IX
Le Mystère dans l'Art 229
CHAPITRE X
Phidias et Michel-Ange 255
CHAFMTRE XI
L'Utilité des Artistes 289
.3iH
TOURS
IMPRIMERIE E. ARRAULT ET C''
2845
'iOO
N
7445
R64
Rodin, Auguste
L'art
cop«2
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY